Les Ensablés - "La littérature précaire" de François Ouellet aux éditions EUD

Les ensablés - 10.04.2016

Livre - Ouellet - Bost - Herbart


Les lecteurs des Ensablés connaissent désormais François Ouellet qui, tous les deux mois, nous envoie du Canada ses analyses sur les écrivains oubliés. Il est un des meilleurs connaisseurs d'Emmanuel Bove et de Pierre Bost. Après Romans exhumés 1910-1960, Les éditions EUD (Editions Universitaires de Dijon) viennent de publier un nouveau livre de F. Ouellet intitulé "La littérature précaire", qui complète utilement notre connaissance de cette littérature enfouie qui nous passionne tant...

 

Par Hervé Bel

 

 

Le titre déjà: Littérature précaire... Qualificatif pertinent pour ces auteurs prêts à vaciller dans l'oubli, fragiles, que seuls retiennent au bord du tombeau peu de gens, écrivains ou lecteurs (vous!). Il faut remercier François Ouellet de poursuivre sa quête afin de nous fournir une fois de plus un éclairage intéressant sur l'oeuvre de dix écrivains que, si vous nous suivez régulièrement, vous connaissez désormais en partie: Bost, Fosca, Thérive, Bove, Nizan etc.

 

Contrairement à "En Marge" et "Contre l'oubli", il ne s'agit pas ici d'aborder la vie des écrivains et l'ensemble de leurs oeuvres, mais d'analyser certaines d'entre elles (écrites pour l'essentiel entre 1920-1950) qui semblent emblématiques de cette période d'après-guerre où, quoique vainqueur, la France épuisée doutait d'elle-même. La guerre 14-18 s'éloignait. Aux romans épiques (Dorgelès), critiques (Barbusse) succédaient des romans intimistes qui s'interrogeaient sur la nature humaine et sa finalité.

 

La littérature précaire portait au devant de la scène des personnages qui ne savaient plus trop comment vivre et réussir. Qu'est-ce qu'un homme? semblent-ils se demander. C'est particulièrement frappant pour l'oeuvre de Bove où l'influence de Dostoievski est évidente: "Aussi ce qui intéresse Bove, c'est le fait que le héros, qui se considère comme un être supérieur, est impuissant à agir". Changarnier (héros du roman "Raskolnikoff) est "un personnage sans la moindre volonté physique, qui, pour se dédommager de cet handicap, supplée à l'absence d'héroïsme par une surestimation et un mysticisme de la pensée". Cette absence d'héroïsme se retrouve en écho dans le roman "La peur" de Gabriel Chevallier où Dartemont, loin de l'épopée, décrit le guerrier comme une bête traquée. On n'est pas loin de penser, mais ce n'est qu'une hypothèse, que tous ces écrivains qui avaient connu la guerre en revenaient désabusés, et enclins à se demander: "Que faire?".

 

Les plus jeunes, comme Nizan et Prévost (mais on pourrait également songer à Decour, non étudié ici), n'avaient pas connu l'expérience de leurs pères, mais la question, la même "qu'est-ce qu'être un homme?", les obsédaient: " C'étaient, écrit Nizan, vinq-cinq jeunes gens qui avaient tous le mauvais âge, entre vingt et vingt-quatre ans; l'avenir qui les attendait était brouillé de mirages, de pièges et de vastes solitudes." La tentation est l'action que Malraux mettra en valeur, mais les héros de Nizan et de Prévost s'y essaient en vain, la solution entrevue paraissant être au bout du compte individuelle, voire familiale.

 

Thérive, lui, dans "Sans âme" décrit un Julien Lepers désemparé, et dans "Charbon ardent" un Jean Soreau "pas malheureux parce qu'il est marqué, mais simplement parce qu'il n'est qu'un faible". François Ouellet insinue l'idée qu'au fond, tous ces romans sont des "romans de l'impuissance", de l'homme face à lui-même.

 

Pour expliquer cela, il n'y a pas que la guerre, il y a aussi l'influence des grands auteurs, dont notre cher Proust qui, soudain, avait ouvert de nouvelles voies au roman."Le lieu du conflit s'était déplacé: il n'était plus centré sur le héros dans sa relation au milieu, mais sur le héros vis-à-vis de lui-même, le conflit était devenu tout intérieur après avoir été essentiellement extérieur", écrit Ouellet dans son analyse du roman de Bost "Le scandale".

 

Mais n'est pas Proust qui veut, et il y avait le risque que ces romans subjectifs, introspectifs, n'aient pas assez d'ampleur pour emporter une adhésion enthousiaste... Au bout du compte, on peut se demander si le travail de François Ouellet n'offre pas une part d'explication à l'oubli dont ces auteurs brillants stylistes, ont souffert. En retirant toutes les illusions d'un devenir exaltant de l'homme, le montrant faible, peureux, ou désespéré, ils décourageaient les lecteurs. Certes, Simenon n'était pas plus exaltant, mais il marqua son temps par la masse de ces romans tous de qualité et attachés à des milieux variés, qui, comme Balzac, dessinèrent peu à peu sa Comédie Humaine. "Le Voyage au bout de la nuit" à maints égards se rapprochait de Bove et de Chevallier, mais il était servi par une ironie, un comique ensorcelant...

 

Une fois le livre achevé, on reste consterné en songeant à tous ces écrivains ignorés par le lecteur moderne, alors que leurs réflexions sur leur temps sont riches et passionnantes. Sans parler des histoires qu'ils racontent.

 

L'ouvrage de François Ouellet mérite d'être lu, ne serait-ce que pour vous donner l'envie, si vous ne l'avez déjà, de les lire.

 

Hervé Bel