Les Ensablés - La logique du grain de sable: Galtier-Boissière (1891-1966) ou de l'utilité des ensablés dans les commémorations

Les ensablés - 21.04.2014

Livre - Aderhold - Galtier-Boissière - première guerre mondiale


Les commémorations ont ceci de paradoxal que bien loin de nous ramener à l'événement commémoré, elle nous renforce dans la vision mémorielle que nous en avons. Celle qui débute sur la Première Guerre mondiale n'échappe pas à la règle. Grande boucherie, offensives aussi meurtrières qu'inutiles, Français et Allemands qui n'ont qu'une envie, fraterniser, mutineries, fusillés pour l'exemple… Elle est devenue l'image de notre propre refus de toute guerre, notre pacifisme de miss monde, évidence sans véritable force ni contenu. Tout ceci n'est certes pas faux mais n'offre qu'un aspect de la réalité.

 

Par Carl Aderhold

 

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Toute vision qui n'entre pas dans ce cadre a disparu sous le déluge des bons sentiments, l'anachronisme de notre volonté de vivre en paix avec nos voisins : toute trace d'un évident patriotisme est effacée, toute haine de l'ennemi envolée, et pourtant l'on pourrait se demander non pas pourquoi certains régiments se sont mutinés mais plutôt pourquoi aussi peu ? Et le déluge de témoignages plus ou moins bons, publiés ou qui vont l'être, nous confirme dans cette impression aussi lénifiante que trompeuse : la guerre, gross malheur… À contre courant de toute cette littérature d'anciens combattants pacifistes écrite pour la plupart des années après la fin du conflit, La Fleur au fusil de Jean Galtier-Boissière nous présente une vision autrement plus intéressante. Jean Norton Cru qui s'attacha après guerre à recenser les souvenirs de combattants considère ainsi cet ouvrage comme l'un des plus authentiques sur la guerre.

 

Jean Galtier-Boissière

Jean Galtier-Boissière

 

Né en 1891, Galtier-Boissière, fils d'un grand médecin, fait donc partie de la classe 1911, celle qui, après les trois années de service militaire, enchaîna quatre années de guerre… Son récit commence avant 1914, lorsqu'il est conscrit à la caserne des Lilas à Paris. Les premiers chapitres évoquent les Gaîtés de l'escadron de Courteline. Étudiant en lettres, Galtier se démène pour échapper aux corvées de la vie militaire, connaît les astuces pour faire le mur ou obtenir une bonne planque. Il montre aussi comment dans le Paris ouvrier de la Belle époque, l'armée est détestée, comme instrument au service du gouvernement pour briser les grèves.

 

Ainsi lors d'un défilé du 14 juillet à Belleville, la troupe marche place des Fêtes sous la protection de la police et cela ne tarde pas à dégénérer en bagarre entre les forces de l'ordre et les habitants, au cri d'« A bas l'armée » … La déclaration de guerre est tout aussi surprenante. L'hystérie qui s'empare de certains les pousse à vouloir lyncher tous ceux qui leur paraissent suspects. Un Italien échappe de peu à la mort, de même qu'un bougnat au fort accent auvergnat dénoncé comme espion par un concurrent… Le départ en fanfare sous les vivats de la foule et des demoiselles qui s'offrent aux conscrits s'avère un moment particulièrement fort. Mais là où Céline, dans le Voyage, en fait un morceau de bravoure dénonçant le patriotisme comme une duperie, traçant un portrait sombre, ironique, sordide de l'humanité, Galtier-Boissière lui ne porte aucun jugement. S'il devient dès la guerre un fervent pacifiste, il ne se soucie pas dans la Fleur au fusil (paru dès 1917 sous le titre En rase campagne) de prendre une quelconque distance ne serait-ce qu'ironique. Il raconte, au plus près ce qu'il voit, ce qu'il a vécu. Au lecteur d'en tirer quelque utilité.

 

Cette impression de direct, où le narrateur s'efface totalement derrière les événements se renforce encore avec le récit des premiers jours de la guerre. On suit le régiment de Galtier de la mi-août à la fin septembre, des combats en Argonne aux lendemains de la Marne. Dès l'année suivante, en 1915, Galtier fondera un journal de tranchées pacifiste, anarchisant, le Crapouillot qui survivra à la guerre et qu'il dirigera jusqu'à sa mort en 1966.

 

Jean Galtier-Boissière

Jean Galtier-Boissière

 

La force du témoignage tient tout entier dans cette immersion, sans vision parasite. Comme eux, on ne comprend rien à la stratégie mise en place, aux mouvements des ennemis, est-ce une victoire? Est-ce une déroute ? Les shrapnells pleuvent sur des capitaines à cheval, sabre au clair, des fantassins en pantalons garance. Ignorance du combat qui se déroule, de l’utilité ou non de leurs actions, officiers impuissants et dépassés eux-aussi : les fantassins du caporal Galtier-Boissière sont ballotés, lancés à l’assaut d’une position, tués sous le feu des mitrailleuses, sans jamais comprendre le sens de leur sacrifice ni avoir d’autres possibilités que de subir les événements. Reste à ses hommes la joie d’être encore en vie après une bataille, de trouver un lieu où dormir, que quelques paysans veuillent bien leur donner à manger…

 

La grande originalité au fond est la modernité du ton, la posture de Galtier. Ni témoignage au pathos de plus ou moins bon aloi, ni tentative de faire de la guerre un objet littéraire, mais reportage, précis, efficace, sans fard ni effet. Alors la violence de la guerre, son absurdité, non seulement apparaît avec force mais ce qui l'a rendue possible aussi, la vision des hommes de troupes dépassés par un événement trop grand pour eux, victimes de la propagande : peu sont des va-t-en-guerre, peu cherchent l'héroïsme, mais tous suivent, subissent. Les raisons avancées sont toujours les mêmes, l'agression de l'ennemi, la défense du territoire, et plus encore de son foyer, de sa famille. Et les désillusions qui s'ensuivent comme la soumission à la hiérarchie, à la machine militaire. Et la rage de la défaite qui s'annonce, l'envie de tenir malgré tout pour ne pas abandonner la patrie aux uhlans… Cela nous dit un peu de quoi sont faites les guerres et comment elles peuvent se répéter, pour toutes sortes de bonnes raisons, contre lesquelles le pacifisme niais et sans contenu d'aujourd'hui ne nous protège aucunement…