Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les Ensablés - La logique du grain de sable: "La rôtisserie de la Reine Pédauque", d'Anatole France (1844-1924)

Les ensablés - 11.12.2016

Livre - Aderhold - Anatole France - Reine Pédauque


Peu d’écrivains, parmi les ensablés, ont connu une telle gloire avant un tel oubli. Il faut dire qu’Anatole France (1844-1924) est un homme plein de paradoxes. De prime abord, il apparaît comme un de ces auteurs « officiels » que la IIIe République aimait à honorer. Légion d’honneur, académie française et même prix Nobel de littérature en 1921, l’homme a connu tous les honneurs dont peut rêver un littérateur installé. Et pourtant, il a aussi été de tous les combats contre ce même ordre qui le couvrait de récompenses.

 

Dreyfusard, il s’engage pour la séparation des Églises et de l’État, participe à la fondation de la Ligue des droits de l’homme, se rapproche de Jaurès, se bat pour les droits syndicaux, contre la « barbarie coloniale ». Après un court moment de nationalisme, il rallie le pacifisme durant la Première Guerre mondiale. Un temps proche du PC naissant, il s’en éloigne au moment des premiers procès.

 

Par Carl Aderhold

 

 

Un paradoxe donc que l’on retrouve au cœur même de son œuvre : un style des plus classiques, érudit et presque précieux par endroit, au service d’idées profondément subversive, d’une ironie féroce mais toujours empreinte de grâce. Ainsi dans La rôtisserie de la Reine Pédauque, il fait du récit de la nuit d’amour entre un jeune abbé et une fille de cuisine, la preuve de l’existence de Dieu : 

« Un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte de foin ! Quelle suite ! quelle ordonnance ! quel concours d’harmonies préétablies ! quel enchaînement d’effets et de causes ! quelle preuve de l’existence de Dieu !... Je me réjouis de pouvoir ajouter cette démonstration profane aux raisons que fournit la théologie et qui sont, d’ailleurs, amplement suffisantes. »

 

C’est qu’Anatole France ne vitupère pas, ni ne condamne. La rôtisserie de la Reine Pédauque est symptomatique de son art. Au début du XVIIIe siècle, un jeune homme, Jacques Ménétrier travaille dans la rôtisserie familiale qui a pour nom La Reine Pédauque. Son père, soucieux de l’éducation de son fils, en confie le soin à l’abbé Coignard, un docteur en philosophie qui aime la bonne chère, le vin et les femmes, et professe toutes sortes d’opinions hétérodoxes sous un flot d’érudition et de préceptes chrétiens. Le maître et son disciple, embauché par M. d’Astarac, féru de sciences occultes, doivent traduire des textes d’auteurs grecs antiques dans l’espoir d’accéder aux secrets de l’univers.

 

L’érudition de France est un jeu subtil. Parodiant les romans du XVIIIe siècle, notamment les contes philosophiques dans le genre de ceux de Voltaire ou de Diderot, il multiplie les références ésotériques, fait apparaître les Elfes, les salamandres et les Sylphes, sans que jamais le jeune héros naïf ne puisse démêler s’il s’agit d’êtres surnaturelles ou de jeunes femmes bien réelles… Ayant grandi dans une librairie de livres anciens, Anatole France nous livre ici un plaisir fin, celui d’une connaissance profonde, dont le déploiement et la profusion deviennent poésie, poésie des mots rares, ésotériques, poésie riche et évocatrice, hymne à l’imagination des hommes.

 

Mais bientôt la tranquille situation de nos héros, protégés du monde dans la bibliothèque de M. d’Astarac, livrés au seul plaisir de la lecture et de l’étude, se complique. Ils ont pour voisin un vieux savant juif, Mosaïde et sa belle nièce, Jahel dont Jacques tombe amoureux. Une rixe avec un riche financier, un jeune gentilhomme rival, M. d’Anquetil, et les voilà en fuite sur les routes du royaume, poursuivis par la haine de Mosaïde qui veille jalousement sur sa nièce enlevée par d’Anquetil.

 

Tout à la fois roman d’apprentissage, roman picaresque et roman noir dans la tradition de Cazotte, La rôtisserie de la Reine Pédauque excelle dans l’analyse des types humains. Anatole France ne croyait guère en l’humanité, sceptique vis-à-vis de la religion et des idéologies. Il observe les hommes d’un amour déçu, mais là où d’autres à son époque se font contempteurs, imprécateurs, voire accusateurs, France lui ne juge pas, et quels que soient les travers de ses personnages, les enveloppent de sa tendresse. Une bienveillance compréhensive qui le pousse malgré tout à les aimer, les aimer pour ce qu’ils sont. Chez France, les convictions – et il en a – ne sont jamais des jugements, des constats tout au plus. Pas de méchants, ni d’aigreur, une soumission plutôt au monde comme il va, qui l’incite à prendre les hommes tels qu’ils sont, surpris agréablement à chaque fois qu’ils se montrent à la hauteur et indulgent lorsqu’ils tombent. Tel l’abbé Coignard, qui délivre sa philosophie profondément humaniste sous couvert de propos de table.

 

Dès sa mort, France a souffert d’un mépris violent de la part des surréalistes. De nombreux auteurs par la suite l’ont attaqué. Valéry qui lui succéda dans le fauteuil de l’Académie française fit son éloge sans jamais prononcer son nom, Gide mais aussi Céline ou Bernanos méprisèrent France. Il devint le symbole des arrangements petits-bourgeois avec sa conscience, de la bien-pensance étriquée de la République radicale du début du siècle.

 

C’était oublier qu’il faut une grande connaissance de la vie pour tout à la fois défendre ses idées et ne point haïr ses adversaires, aimer le monde même en ses heures sombres, prendre plaisir à un bon vin, un mets fin ou un livre rare tout autant qu’à la compagnie des hommes.

 

L’écrivain perd sa postérité à vouloir trop finasser, à ne pas asséner quelques vérités mais à les distiller derrière un style qui préfère aux effets, le flux harmonieux de la pensée. Certains critiques ont accusé France d’être un philosophe du bon sens, de masquer sa vacuité sous un classicisme épuré. Ce sont gens qui, aux mets raffinés, préfèrent les plats roboratifs, qui n’aiment que les parfums lourds, un brin vulgaires, et les visions tranchées.

 

La critique subtile et délicate, qui se déploie dans La rôtisserie de la Reine Pédauque, s’accommode mal des emportements et des contemptions. Une philosophie de vieux ? comme disaient les surréalistes. Peut-être mais plus sûrement un amour de la vie malgré tout – ce qu’il faut de forces pour surmonter les déceptions et savoir apprécier les saveurs simples, la chaleur d’un rayon de soleil sur la peau, un lever de soleil sur un paysage de campagne, ou le goût d’un morceau de viande qu’on mâche à belles dents…

 

Carl Aderhold - décembre 2016