Les Ensablés - La logique du grain de sable: Le Rouge (1867-1938), le Jules Verne des midinettes

Les ensablés - 24.11.2013

Livre - Aderhold - Le Rouge - Verne


Le Rouge, le "Jules Verne des midinettes"... Ainsi André Salmon surnommait-il Gustave Le Rouge qui connut une fugitive renommée grâce à son Mystérieux Docteur Cornélius. Ami de Verlaine, chef de rubrique chargé des reportages en banlieue au Petit Parisien, où il connut Cendrars, il fut tout à la fois romancier populaire, vulgarisateur scientifique, feuilletoniste, écrivain de science fiction, passionné d'occultisme.

 

Par Carl Aderhold

 

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Son œuvre trahit toutes les influences intellectuelles de son époque entre la décadence fin de siècle, la Belle époque scientiste et la désespoir né de la Première Guerre mondiale. Il en a humé toutes les contradictions, les a lui-même portées, sans jamais s'en départir ni chercher à en prendre la mesure. La plupart des ensablés le sont parce que leur pensée fut soit trop en décalage avec leur société, si inaudible que même lorsque l'époque sera prête à les entendre, leur œuvre sera déjà enfouie ; soit comme une plaque photographique qui emprisonne toutes les attentes d'une époque, incapables ou refusant de trancher, ce qui les rend inclassables, rejetés de partout.

 

Tel fut assurément le cas de Le Rouge. Homme carrefour, pourrait-on dire, érudit du ruisseau, véritable anarchiste de la pensée, il rejeta l'habituelle hiérarchie qui classe et juge entre les domaines nobles et les pensées populaires, les apports et les errements. Proche du symbolisme de Verlaine, il fut aussi, dans la lignée d'un Jules Verne, fasciné par les progrès de la science, qu'il décrira abondamment dans ses ouvrages. Mais sensible aussi à la poésie, au rêve : la science-fiction chez Le Rouge n'est jamais loin du fantastique, voire de l'occultisme alors mis à la mode avec la Société théosophique d'Helena Blavatsky et Papus, le fondateur de l'ordre martiniste. Les magnétiseurs côtoient les ingénieurs et les savants, ces nouveaux prêtres de l'âge industriel, dans l'œuvre de Le Rouge. Mais journaliste passionné de faits divers (il sera renvoyé du Petit Parisien pour en avoir inventé un…), il s'intéresse au monde du crime, invente des génies du mal, à la façon de ses contemporains, Souvestre et Allain, les auteurs de Fantomas, Gaston Leroux ou bien encore Maurice Le Blanc.

 

Mais le tableau ne serait pas complet sans y ajouter aussi l'influence des romans à l'eau de rose, les aventures sentimentales. Le Rouge croit à l'amour comme d'autres espèrent en un monde meilleur, ne reculant devant aucune scène mélo à la façon d'un Xavier de Montépin, autre grande star de l'époque.

 

Gustave Le Rouge

Gustave Le Rouge

 

Politiquement aussi, il est à la confluence des grandes influences de son temps. L'anarchisme est alors à la mode dans les milieux artistiques, tout comme le socialiste. C'est l'époque des attentats, des Ravachol, des Emile Henry, les martyrs de la cause, qui jettent des bombes et meurent sur l'échafaud en lançant de grandioses déclarations. C'est aussi l'époque des Jaurès, des Vaillant, des Guesde, de la CGT naissante. Sans être une tête politique ni se rattacher à aucune école, Le Rouge n'en est pas moins un révolté, mais un révolté au nom de la beauté, de la culture. Il voua toute sa vie une haine farouche aux Américains, les nouveaux barbares qui détruisaient la civilisation à coup de millions de dollars. La Conspiration des milliardaires, vaste roman qu'il écrivit à la charnière du siècle nouveau, apparaît en quelque sorte comme la somme de toutes ces contradictions. Ce roman, et ses suites, A coups de milliards, Le Régiment des hypnotiseurs, La Revanche du Vieux monde, raconte le combat titanesque entre les riches milliardaires américains, conduit par William Boltyn, et aidé par l'inventeur génial mais maléfique Hattison (portrait à peine déguisé d'Edison) qui entend détruire l'Europe, et deux Français, Olivier Coronal et l'ingénieur Arsène Golbert. L'Europe découvre alors les premiers milliardaires américains, les Vanderbilt, les Rockefeller, les Carnegie, Pierpont Morgan. Ils viennent en Europe, achètent des œuvres d'art, des bâtiments qu'ils démontent et transportent chez eux. Dans la Conspiration, on voit Boltyn entasser les tableaux de maîtres mais son inculture et son avidité l'empêchent de remarquer qu'il ne s'agit que de vulgaires copies. En face, les Français défendent la beauté, l'art et surtout l'amour. La fille de Boltyn, Miss Aurora, épousera Coronal au grand dam de son père…

 

Aux termes de multiples rebondissements, d'aventures, toutes plus surprenantes, d'inventions scientifiques incroyables, l'Europe parviendra à repousser les attaques yankees pour le plus grand bonheur de la civilisation et… du lecteur. Certes la psychologie est sommaire, les personnages tout d'une pièce, les invraisemblances légions, la morale souvent conventionnelle et les naïvetés foisonnent, véritable roman populaire pour midinettes comme dirait Salmon. L'important n'est évidemment pas là et l'intérêt de Le Rouge ne se limite pas au plaisir simple mais précieux que l'on peut prendre à lire un roman d'aventures, de ces heures plongées dans une lecture dont on ne peut se détacher. Le Rouge est le barde de la modernité qui s'épanouit alors, à la fois lumière (et l'électricité fut) et ombre (l'argent roi), espoir (la science règlera les problèmes) et crainte (la perte de toute humanité). Le Rouge est le conteur, l'inventeur d'histoire. Il y a un côté Mille et une nuits dans sa Conspiration, une histoire chassant l'autre, les personnages surgissant au gré de la nécessité de l'intrigue.

 

Au-delà de la formidable érudition poétique dont il fait preuve, Le Rouge est l'imagination en fusion, qui ne recule devant aucune trouvaille, aucun rebondissement. Si Jules Verne aima la science pour ce qu'elle devait apporter de progrès, Le Rouge la chérit pour ce qu'elle permet à l'homme de donner corps à ses illusions. Il tord le monde jusqu'à en faire une pâte, souple, malléable. Si l'on écrit par nécessité, celle de Le Rouge est de nous rappeler que le dernier mot appartient au rêve.

 

Carl Aderhold Novembre 2013