Les Ensablés - La logique du grain de sable : "Les Causes célèbres" de Jean Paulhan (1884-1968), ou l'art de l'inattendu

Les ensablés - 20.09.2015

Livre - Aderhold - Paulhan - causes


Couverture : Les causes célèbres

Les Causes célèbres (1950) est un ouvrage que Jean Paulhan (1884-1968) reprit à plusieurs reprises. La première édition parut 1946, sous le titre Sept Causes célèbres, auxquelles s’ajoutèrent Sept nouvelles causes célèbres l’année suivante, puis Trois Causes célèbres en 1950, date à laquelle, rassemblant tous ces textes, il publia une édition définitive. Cette longue gestation témoigne de l’importance et de la maturation du travail de Paulhan.

 

Par Carl Aderhold

 

 

 

 

Animateur de la NRF, la revue littéraire des éditions Gallimard, de 1925 à sa mort, presque sans interruption, il est surtout connu pour son essai critique Les Fleurs de Tarbes, ou la Terreur dans les lettres, paru en 1936. Il s’y oppose au diktat des écrivains cherchant l’originalité à tous crins, se faisant le défenseur de la rhétorique.

 

Tout le paradoxe de Paulhan est là. Il mène le combat contre la mode, la recherche frénétique de la nouveauté, au nom de la lutte contre les simplismes, d’une certaine conception du langage, tout à la fois matière et esprit, qui pourrait paraître à première vue plus proche des poètes décadents du XIXe siècle que de ses contemporains. Une certaine idée de la littérature qui doit se déprendre du brouillage du réel. Mais Paulhan est tout sauf un écrivain dans sa tour d’ivoire. Il a pris part à la Première Guerre mondiale puis lors de la Seconde entre dans la Résistance. Proche de Jacques Decour, avec qui il fonde Les Lettres françaises, il est un homme engagé. De même, sensible aux courants esthétiques et littéraires de son époque, il se lie d’amitié avec Eluard et Breton. Ce n’est donc pas un intellectuel hostile à son temps ni à la modernité qui se dessine dans l’entre-deux-guerres.

 

Mais bien plutôt un défenseur acharné de la complexité du réel que tendent à esquiver selon lui les écrivains de cette période. L’œuvre de Paulhan est sous-tendue par ce rapport insaisissable entre le sens et le non-sens, un refus de conclure, synonyme de réduction. Insaisissable, sa démarche l’est, comme un manifeste pour conserver, envers et malgré tous les systèmes et les idéologies qui fleurissent dans les années 1920 et 1930, ce qui constitue selon lui l’essence de la littérature, l’énigme, le mystère. Ainsi agit-il dans Les Causes célèbres. Le titre semble indiquer qu’il traite des faits divers ayant défrayé la chronique. Il n’en est rien. La plupart de ces textes brefs, entre trois et quatre pages, appartiennent en fait au domaine des contes, des fables. Comme l’écrit Roger Caillois, « ses courts récits psychologiques sont autant de labyrinthes où seul peut-être le langage se reconnaît, tandis que le lecteur se perd dans la trame des contradictions et des retournements ou dans le brouillage des temps ».

 

Romancier du contournement, Paulhan s’échappe toujours au moment où l’on pense le saisir, tel ce texte intitulé « Tout feu tout flamme » où Lucien, tout à son désir, embrasse Georgette, et commence à la caresser. Le lecteur est avec cet homme, se sent à son tour gagné par l’envie, la promesse de cette femme. « Alors Georgette, d’elle-même ouvrant son corsage, laissa glisser un sein, un autre, un troisième sein et d’autres encore. Ainsi couverte de seins, et toute effeuillée, elle oscillait devant ses yeux avec une grâce brillante. » La vision surprend, bouscule. En une phrase, le lecteur est passé d’un récit sensuel à un malaise surprenant. Mais la suite ne l’est pas moins. Ainsi offerte, c’est Georgette qui se refuse à lui en des termes d’une trivialité dont le surgissement soudain saisit au milieu d’une prose au classicisme impeccable. « Je te fous un coup de pompe entre les jambes, petite baudruche ! Comment que tu l’as grosse ? ça ne se voit pas d’ici. Bon tu peux la ratatiner. » La dispute se termine sur une réconciliation et Paulhan de « conclure » : Lucien « ne savait plus ce qu’il voulait. S’il l’avait jamais su ». Comme il l’explique dans un entretien radiophonique, il « songe moins aux événements que l’on raconte qu’à la façon de les raconter, à l’expression : à ces rapports mystérieux entre les idées et les mots, entre l’esprit et la chair. C’est là que chaque écrivain est mystérieux, c’est là qu’il est unique ». La force de Paulhan est tout entière dans cette échappatoire qui prend le lecteur à contre-pied, l’oblige à délaisser les rivages certains d’un réel réduit aux seuls phénomènes pour accepter de faire entrer la poésie, poésie quotidienne au lyrisme pudique, dans son univers. « Il faut prendre de biais les choses les plus simples », telle était la devise de Paulhan. Son style précis, bref, empreint d’une tonalité cocasse est au service de cette entreprise où rien n’est prouvé. « Ces petites histoires sont un peu comme des grenades à retardement, elles éclatent au moment qu’on s’y attend le moins », notait Mac Orlan. C’est sans doute ce qui fait la grande force de ces courts récits. Écrits dans une langue toute en nuance et d’une justesse millimétrée, ses courts récits suggèrent, ou plutôt nous mettent sur la voix d’un au-delà de la chose racontée.

 

Vialatte, grand connaisseur de l’œuvre de son ami, résume sans doute le mieux sa démarche : « L’histoire commence une fois finie. » Lire Paulhan est un plaisir rare, exigeant qui, pour peu que l’on s’en donne la peine, redonne à la littérature toute sa force, en faisant une matière en elle-même, non pas engluée dans les sillons réguliers, symétriques des littérateurs appliqués à déchiffrer le réel mais libre, inattendue, désarmante, toute pleine d’une épaisseur que jamais un mot n’épuisera. N’est-ce pas dans cette quête impossible et pourtant sans cesse recommencée de donner la vie dans des livres, véritable mythe de Sisyphe, que réside la tâche de l’écrivain, sans fioriture ni certitude ? On trouvera ci-dessous quelques avis de grands écrivains de l'époque de Paulhan que je me suis plu à regrouper, et qui orienteront, peut-être, votre réflexion. «Le lecteur s'interrogera sur le genre auquel relier ces Causes célèbres. En 1945, Jean Paulhan classait ce qu'il en publiait parmi les "Contes". Je dirais même : "faits divers". De tels faits divers sont quotidiens, privés ; ils n'ont rien des Causes célèbres dont s'occupent les tribunaux. C'est sans doute que nous ne sommes pas assez sensibles à leurs résonances morales. En tout cas, il ne s'agit pas d'"Entretiens sur des faits divers". Chacune de ces "Causes" est aussi "chose" poétique». Yvon Belaval. Curieuse chose, à travers tant de critique et de bon sens, la poésie dépasse, on ne sait trop comment, par les images et les sous-titres, comme des bouts de laine derrière une tapisserie. D'autres fois, elle fait corps avec l'œuvre. Ainsi, ces "causes célèbres" ont l'air d'être faites d'une matière glauque où se reflète on ne sait quoi de plus vaste, un au-delà de la chose racontée. L'histoire commence une fois finie. Enfin, dans ses grands plaidoyers, quand il se mêle de la chose publique, par la majesté du sujet, par l'objectivité, le scrupule, le sérieux et par l'envergure du sujet, la rigueur d'un style impeccable, il atteint chaque fois la plus haute éloquence. Entre deux guerres qu'il a faites avec "application", pour employer son expression pudique, il a été dans une grande proportion comme le secrétaire général de la littérature française, il lui a imprimé sa courbe. Il a parlé gravement des choses minuscules et aimablement des grandes choses : on n'est pas un honnête homme à moins. Il n'a jamais sacrifié au public ("celui qui connaît le lecteur, dit Nietzsche, ne fait plus rien que pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs et l'esprit même sentira mauvais"). Il n'a jamais servi que les lettres et la patrie, avec évidemment ce qu'il faut d'ironie et de plaisir désintéressés. Volontiers dérangé par les grands évènements, comme Caton par l'idée fixe de Carthage, puis retournant à sa compétence comme l'autre, entre deux maximes, à sa marotte et à ses additions, il a eu l'existence d'un citoyen de Plutarque, une de ces vies pour oraison funèbre qui amènent d'elles-mêmes la citation latine et la réminiscence classique… » Vialatte Roger Caillois, perspicace (toujours dans le numéro d'hommage déjà cité, p. 737) explicite avec justesse ce que fut le mouvement de sa pensée : « La logique chez lui ne consistait pas tant à découvrir la faille d'un raisonnement qu'une aptitude à en modifier, sinon à en inverser les données. Il ne cherchait pas à montrer que le problème était mal posé, mais plutôt qu'on pouvait le poser autrement et que, pour bien en saisir le sens, il convenait d'en admettre et d'en considérer simultanément des énoncés symétriques et contraires. Sa réhabilitation de la rhétorique, en face de la surenchère d'originalité qu'il nomme heureusement terreur, repose tout entière sur cette démarche. Ainsi de la plupart de ses analyses, qui commencent par une sorte d'axiomatique, où des remarques inattendues infirment ou corrigent les évidences accréditées, les remettent en question, invitent la pensée à frayer des itinéraires inattendus. S'il dénonce une opinion erronée, c'est le plus souvent parce qu'elle repose sur une appréciation incomplète des données, parce qu'elle ignore un aspect de la réalité décisif, mais si manifeste qu'il passe inaperçu, qu'on ne pense pas à en tenir compte. Telle la dame dont il rapporte qu'elle était persuadée que l'iguane est un animal lent et gauche, alors qu'il est un des plus prompts ; sa fuite : un éclair vert. "C'est qu'elle n'en avait jamais vu qu'empaillés", explique-t-il." Cultive la précision, la brièveté, l’inattendu, sur un ton humoristique, parfois grinçant, des anecdotes souvent tirées de la vie quotidienne, dont il accentue le côté singulier en les rendant risibles malgré leur gravité. Il emploie avec succès une tonalité cocasse.

 

Son rôle littéraire a été double, d'abord comme directeur de la N.R.F. (de 1925 à 1940 et, avec Marcel Arland, de 1953 à 1968), puis comme critique et essayiste. Son œuvre, dès les rébus malgaches des Hain Tenys Merinas (1913) – Paulhan fut, de 1907 à 1912, à Madagascar, professeur, colon et chercheur d'or –, vit du rapport entre les idées et les mots : vaste problématique, qui explique chez lui la constance du paradoxe, l'amour de l'équivoque, le subtil et lent décryptage des articulations, voire la fausse ingénuité et la cruauté suave de certains de ses jugements. L’« obscure clarté » qui tombe de ses livres est celle-là même du langage, et les limbes de l'incognito dont il s'entourait volontiers comme directeur de la N.R.F. semblent baigner aussi une œuvre dont la liberté est en relation directe avec la certitude, durement gagnée, d'un profond arbitraire de la langue. C'est cet arbitraire qu'il défend avec vigueur dans Jacob Cow le pirate ou Si les mots sont des signes (1921), les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les lettres (1941), réhabilitation des « Fleurs » de la rhétorique, le Don des langues (1966) et, plus précisément encore, dans la Preuve par l'étymologie(1953). Ses courts récits psychologiques sont autant de labyrinthes où seul peut-être le langage se reconnaît, tandis que le lecteur se perd dans la trame des contradictions et des retournements ou dans le brouillage des temps (le Pont traversé, 1921 ; Aytré qui perd l'habitude, 1921 ; la Guérison sévère, 1925). En haine des simplismes et des terrorismes (deux mots pour une seule réalité), il multiplie les nuances et avance, sinon masqué, du moins paré contre les récupérations (Entretien sur des faits divers, 1930 ; Clef de la poésie, 1944 ;F. F. ou le Critique, 1945 ; Traité des figures, 1953). Amateur d'art, il goûte en peinture la rage et le refus, deux attributs du cubisme, et tâche de définir les rapports complexes entre sens et non-sens (Braque le patron,1946 ; Fautrier l'enragé, 1946-1948 ; l'Art informel, 1962). C'est lui qui, en 1944, lance Dubuffet. Quoique résistant (il fonde, avec Jacques Decour, les Lettres françaises), il refuse le terrorisme bien-pensant de la Libération (Lettre aux directeurs de la Résistance, 1953). Son œuvre, multiple et dispersée, a été rassemblée en cinq volumes (1966-1970). À la lire, on voit bien que le fonctionnement des textes de cet écrivain-ethnographe procure une sensation vertigineuse de partage continu entre le secret et la maîtrise (le langage est à la fois matière et esprit), sensation que prolonge encore le refus de conclure (par exemple, dans les Causes célèbres, 1950).

 

Sa correspondance (avec Ponge, Grenier, Aragon et Elsa Triolet, etc.) a fait l'objet de plusieurs publications, en particulier dans les Cahiers Jean Paulhan. La part narrative y est des plus minces : des manies de gamin, le soleil qui tape dur, un homme qui se met à tousser et attend l'arrivée du médecin... Comme nous l'apprend un entretien radiophonique, Paulhan « songe moins aux événements que l'on raconte qu'à la façon de les raconter, à l'expression : à ces rapports mystérieux entre les idées et les mots, entre l'esprit et la chair. C'est là que chaque écrivain est mystérieux, c'est là qu'il est unique. Dans un texte d'hommage à Jean Paulhan, Paul Morand évoque sa devise : « Il faut prendre de biais les choses les plus simples », poser à la vie « des questions minutieuses et saugrenues ». L'originalité de Paulhan est encore plus éclatante quand on considère le traitement singulier qu'il a fait subir au récit de guerre et au récit de voyage. André Pieyre de Mandiargues notait en lui « une ubiquité de la pensée, si vive et si rapide qu'elle se portait toujours ailleurs qu'à l'endroit où on l'attendait ». Vialatte le disait énigmatique et insaisissable, comme le transformiste italien Leopoldo Fregoli : « D'un mot, Paulhan c'est un peu Fregoli. Il vous échappe, par quelque bout qu'on le prenne ». Tels sont précisément ses récits : « Ce sont, comme l'observe judicieusement André Dhôtel, des fables exemplaires où rien n'est prouvé et dont on ne parvient jamais à rendre compte vraiment ». Romancier du contournement,   Mac Orlan : romantisme plus exactement lyrisme pudique. Toutes ces petites histoires qui sont autant d’images de la poésie quotidienne de cette époque, sont un peu comme des grenades à retardement, elles éclatent au moment qu’on s’y attend le moins