Les Ensablés - La Logique du grain de sable : Louis-René des Forêts, Le Bavard (1946), par Carl Aderhold

Les ensablés - 15.05.2016

Livre - Aderhold - Des Forêts - bavard


« Et notez que je ne vous demande pas de me lire vraiment, mais de m’entretenir dans cette illusion que je suis lu : vous saisissez la nuance ? »

C’est peu dire que lors de sa parution en 1946, Le Bavard de Louis-René des Forêts (1916-2000) reçut un accueil à peu près nul. « Divertissement intellectuel », « amusant et déconcertant », ce premier roman passa inaperçu. Il fallut attendre sa ressortie en poche en 1963, avec une postface de Maurice Blanchot, pour qu’il devienne un livre référence pour toute une génération d’écrivains, dans la foulée des recherches linguistiques et du Nouveau Roman.

 

Par Carl Aderhold

 

 

Si Le Bavard fut méconnu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale alors que la littérature est encore dominée par la veine naturaliste, il fut porté au pinacle par les membres de la revue Tel Quel, dirigée par Philippe Sollers, et tous ceux qui s’attaquaient aux vieilles ficelles du roman et pourfendaient l’intrigue, la psychologie. Mais cette lecture, pour intéressante qu’elle soit, a contribué à faire de cet auteur une sorte d’icône postmoderne qui aurait passé son existence à démontrer que la littérature, et à travers elle le langage, est un « véhicule qui ne véhicule plus rien », « dénuée de toute fin » comme l’écrit Pascal Quignard en quatrième de couverture de la réédition du Bavard dans la collection L’Imaginaire.

 

Revenu des expériences du Nouveau Roman, de la déconstruction post-moderne de tout texte, le lecteur d’aujourd’hui pourrait voir dans Louis-René des Forêts, un écrivain de laboratoire, abscons, ou du moins peu accessible.

 

Et il est vrai que d’une certaine manière, son œuvre plaide pour cette vision de l’écrivain. Auteur de deux romans, neuf nouvelles, deux recueils de poèmes, des chroniques musicales et littéraires, de dessins et de peintures, des Forêts fut fortement influencé par Joyce qu’il rencontra et devint également l’un des co-fondateurs en 1967 de la revue L’Éphémère, en compagnie notamment de Michel Bonnefoy, Paul Celan, Michel Leiris et Gaëtan Picon.

 

Mais ce serait une vision par trop réductrice de son travail, et plus encore tomber dans le piège que des Forêts dénonce lui-même, une (im)posture, l’écrivain qui aurait montré l’inanité de toute fiction, encore une image construite, artifice suprême, artifice indépassable, comme si déconstruire était encore une forme de construction.

 

Pour saisir la force et la profondeur du Bavard et du questionnement de des Forêts, il faut, je crois, en revenir au contexte de publication de ce livre.

 

Louis René des Forêts est un homme en prise avec son temps. Très loin de l’image de l’intellectuel enfermé dans sa tour d’ivoire, occupé à réfléchir sur le langage, il s’est engagé dans de nombreux combats qui ont rejailli sur son œuvre. Certes pas de manière directe : il n’est pas un écrivain engagé, mais en l’amenant à poser des questions essentielles sur l’existence et la littérature, questions qui ont parcouru son travail.

 

Mais revenons au contexte. Après des études de droit et de sciences politiques, il est mobilisé en 1939. Le bouleversement provoqué par la débâcle, l’effondrement de la société française et la violence engendrée par la barbarie nazie, amènent le jeune Louis-René des Forêts à entrer dans la Résistance. Il écrit durant cette période son premier texte, Les Mendiants, paru en 1943. Sont déjà à l’œuvre quelques-uns des thèmes qui hanteront son œuvre. Il s’attaque au romanesque et à ses conventions, en particulier la progression de l’intrigue. Ce recueil est composé de trente-cinq monologues émanant de onze personnages, « onze figures vocales », qui empêchent tout avancée de l’histoire. Mais s’il agit ainsi, ce n’est pas par jeu littéraire mais, me semble-t-il, avec la conviction que le naufrage de l’époque est aussi le naufrage de la littérature dont il lui importe de démasquer l’imposture. C’est dans le même esprit qu’il écrit Le Bavard publié après la guerre.

 

La violence de l’existence, il l’éprouve à cette époque à trois reprises. En 1940 meurt son père. En 1944, son frère aîné, engagé dans les Forces françaises libres, est tué devant Belfort. En 1945, son ami Jean de Frotté est déporté et fusillé par les nazis. Comment écrire dès lors ? Comment ne pas sentir la profonde inanité de toute parole, de toute écriture ?

 

« Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? » Telle est l’interrogation qui le hante à cette époque.

 

Le Bavard entend répondre ou du moins explorer cette interrogation dans une démarche proche de celle d’un Beckett pour le théâtre. « Je me regarde souvent dans la glace », ainsi s’adresse le narrateur au lecteur au début du roman. Si ce narrateur n’a rien à dire, juste parler, il cherche malgré tout à dire ce rien. Il révèle au lecteur son histoire : un soir alors qu’il a trop bu, le héros est soudain pris d’une hardiesse inhabituelle. Dans une boite de nuit, il invite une femme superbe à danser, s’exposant à l’hostilité de son cavalier. Il danse un long moment avec elle, sous les regards envieux des autres, avant de l’inviter au bar et de se mettre à lui raconter son âme. Le rire railleur de la belle le pousse à s’enfuir dans les rues jusque dans un jardin public où son rival le rejoint pour lui livrer bagarre.

 

Le monologue du narrateur est entrecoupé de multiples incises, de digressions, qui noient sans cesse le récit. Une véritable logorrhée, semblable à la garrulité du geai, qui ne cesse de pépier.

 

« C’est entendu, je suis un bavard, un inoffensif et fâcheux bavard, comme vous l’êtes vous-mêmes, et par surcroît un menteur comme le sont tous les bavards, je veux dire les hommes. » D’aveu en aveu, le narrateur du Bavard embarque son lecteur dans une suite « romanesque », jusqu’à l’aveu final, tout n’était que mensonge, qui annulera tout le récit. L’authenticité de la parole intérieure est indissociable du mensonge.

 

L’impossibilité de trouver les mots, ou plutôt de prononcer un discours « vrai » face à ces morts proches, le conduit à dénoncer « la parole vaine », la fausseté du langage, à travers le bavardage. La vérité de toute langue semblant être devenue à ses yeux un « pacte avec l’illusion ». Ils sont comme les deux faces d’une même pièce. La langue contient en elle-même sa trahison. C’est le constat terrible auquel arrive Louis-René des Forêts dans ce roman qu’il nomme « ontologique », c’est-à-dire au cœur même de l’être, par opposition à un roman psychologique ou à un roman d’analyse, qui ne seraient qu’une reconstruction artificielle, une parole fausse, le mensonge se cachant derrière les affèteries stylistiques.

 

On le comprend, ici, la destruction en règle de la littérature, entreprise par Louis-René des Forêts n’est en rien le fruit d’une théorie comme aiment à le croire les adeptes du Nouveau Roman, les zélateurs du structuralisme (qui eux se livreront à la mise en pièce de l’écriture au nom d’une théorie littéraire). Ni jeu, ni pose, mais questionnement sincère, oui sincère – la sincérité de ses doutes, de ses interrogations en fait toute l’exigence et la profondeur – sur le pouvoir du langage.

 

La tentation du silence, que connaît parfois l’écrivain, non pas l’angoisse de la page blanche, mais la conviction, le bord du gouffre, que seul le silence contient la vérité pleine, sans apprêt ni rétraction, de notre être, hante l’œuvre de des Forêts. Après Le Bavard, il se plonge dans un mutisme certain, presque un renoncement à l’écriture, qu’il ne rompt qu’en partie en 1960 avec la Chambre des Enfants, un recueil de nouvelles. Entretemps, il reste un homme engagé notamment durant la guerre d’Algérie qui le conduit à signer le Manifeste des 121. La mort de sa fille, Elizabeth, à l’âge de 14 ans, en 1965, est un nouveau drame qui le pousse à garder le silence un long moment encore.

 

« Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare », écrivait Aragon. Louis-René des Forêts lui ne croyait pas à la souffrance créatrice et plus encore que l’art pouvait rendre cette souffrance sans la trahir. En 1986, dans un recueil de poésie, Poèmes de Samuel Wood, il notait : « Les mots dont chacun use et abuse jusqu’au jour de sa mort / Les a-t-on jamais vus agiter les feuilles, animer un nuage ? »

 

Carl Aderhold - Mai 2016