Les Ensablés - La logique du grain de sable: Mac Orlan ou l'aventure de l'écriture, par Carl Aderhold

Les ensablés - 05.10.2014

Livre - Aderhold - Mac Orlan - écriture


On conserve aujourd’hui de Pierre Mac Orlan, de son vrai nom Pierre Dumarchey, le souvenir d’un écrivain des bas-fonds, du Paris populaire, auteur de Quai des Brumes adapté au cinéma par Prévert et Carné. Pourtant en découvrant Sous la Lumière froide, on s’aperçoit d’une ambition beaucoup plus vaste, ou plutôt d’une réflexion plus large que le simple portrait d’un monde interlope.

Par Carl Aderhold

 

Lumière froide

 

 Ce recueil regroupe trois textes parus en 1926, Port d’eaux mortes, Docks et Les Feux du Batavia auxquels fut ajouté en 1958, La Pension Mary Stuart. Ce qui frappe en découvrant ces textes courts, comme dans l’œuvre de Mac Orlan, c’est le faible intérêt que l’auteur semble manifester pour l’intrigue. Elle se déroule à chaque fois sans véritable rebondissements ou coups de théâtre, elle est donnée presque dès le départ et n’évolue que peu, lentement, sans véritable fin ou plutôt avec une fin prévisible. Ainsi dans Les Feux du Batavia, une fois le décor posé, l’attente de l’arrivée prochaine à Marseille d’un navire de milliardaires, le Batavia, le récit se concentre sur la description des attentes et des rêves que cette arrivée suscite chez les prostituées et leurs macs, donnant lieu à différents portraits.

 

De même l’analyse des caractères des personnages ne retient pas véritablement son attention. Dans Docks, récit d’une prostituée aveugle Tess, amoureuse des hommes, l’essentiel réside dans la description des odeurs, des voix, des mots que Tess ressent, et à l’origine de son amour – ce qu’elle perdra une fois la vue retrouvée. Le projet de Mac Orlan est ailleurs, centré principalement sur l’acte d’écrire lui-même. Il pose d’abord une question d’une profonde modernité à savoir face à une réalité nouvelle, comment, de quelle façon doit s’opérer sa transformation en objet littéraire ?

 

Contemporain de Blaise Cendrars, il partage avec lui la même fascination pour le monde réel alors en pleine évolution avec l’apparition de l’aviation, de l’automobile, de la radio, voire même de la télévision dont Mac Orlan saluera les premiers pas. Ces inventions, ces objets provoquent l’émergence d’une nouvelle culture, un changement en profondeur de civilisation que Cendrars et Mac Orlan s’attachent à faire émerger. Ainsi ce dernier a un temps pris part à la rédaction de réclames, voyant dans la publicité « la poésie du commerce ». Selon Mac Orlan, l’écrivain se met en quelque sorte non pas au service mais à l’écoute de la modernité pour faire naître une nouvelle mythologie. En ces temps de changements technologiques importants, sous-tendus par le bouleversement d’Internet, sa réflexion et plus encore son approche, ouverte, attentive, n’est pas sans intérêt.

 

Proche des milieux anarchistes et bohèmes de Montmartre au tournant du XXe siècle, Mac Orlan n’est pas sans éprouver un certain pessimisme à l’égard de la modernité qui triomphe à son époque et intérêt pour le monde nouveau en train de naître ne signifie pas chez lui optimisme béat. Il règne en effet dans son œuvre une inquiétude certaine surtout au lendemain de la Première Guerre mondiale.

 

Pierre Mac-Orlan (1882-1970)

Pierre Mac Orlan (1882-1970)

 

Mais il ne s’agit pas seulement de faire surgir une nouvelle mythologie de cette modernité naissante. Pour Mac Orlan, il faut également infuser de la mythologie dans cette réalité. Le rôle de l’écrivain s’avère ici central. Cendrars qui jugeait qu’écrire c’est abdiquer, passa son existence à courir l’aventure. Mac Orlan au contraire, sorte d’aventurier passif, s’attache d’une certaine façon à réenchanter la réalité, à faire naître le fantastique dans le moindre élément du décor. « La réalité n’existe que dans les livres. Les mots, avec la valeur que chacun de nous leur donne sont infiniment plus équivoques dans la réalité. » Si Mac Orlan s’intéresse tant au monde interlope, comme à l’univers des pirates dans d’autres textes, ce n’est pas tant leur pittoresque ou même l’originalité de leur valeur humaine qu’il recherche mais leur potentiel littéraire. Leur aptitude à faire surgir des images, des désordres porteurs d’imaginaires, de rêves, et donc de liberté. Pour Mac Orlan, le véritable aventurier n’est pas tant celui qui se coltine aux dangers du monde réel, que celui qui s’abandonne à l’arpentage de l’imaginaire. C’est le conteur qui crée la mythologie, qui réordonne le réel en en suggérant le potentiel poétique. L’écriture est en quelque sorte l’aventure après l’aventure. En transformant n’importe quel voyou en figure mythique ou en faisant d’un événement anodin ou sordide une geste, Mac Orlan place l’écriture au centre. Elle est celle qui permet de donner ordre ou chaos au monde, en mettre à distance les pires distorsions. La littérature comme fin ultime, trouvant en elle-même sa nourriture, sa justification, permet tout à la fois sagesse et distance. Comme le dit un de ses héros, « Ma personnalité divisible par deux me permettait une vie double. L’une purement littéraire nourrie d’éléments antisociaux, et l’autre assez près de l’homme des manuels d’instruction civique. »

 

La puissance de Mac Orlan est de faire la jonction entre deux générations d’artistes, d’une part les décadents anarchisants de la fin du XIXe siècle, dont la critique envers la société reposait à la fois sur la fascination pour les marginaux et sur le recours à un certain merveilleux (contre la raison scientiste triomphante) et celle des premières décennies du XXe siècle consciente de vivre un moment particulièrement dynamique de changements. La synthèse opérée par Mac Orlan qu’il nommait lui-même « fantastique sociale » redonne à la littérature toute sa force, toute son ambition, celle d’être toute à la fois une aventure et une appréhension – son ambigüité aussi : tenter d’ordonner le réel, de lutter contre son chaos, tout en restant hors de celui-ci…

 

Carl Aderhold