Les Ensablés - La logique de grain de sable: "Mon village à l'heure allemande" (1945) de Jean-Louis Bory (1919-1979)

Les ensablés - 12.03.2017

Livre - Aderhold - Bory - Village à l'heure allemande


Rarement premier roman n’aura répondu autant aux attentes, aux questions et aux remords de ses contemporains. Instantané de la France « profonde » au moment de la Libération, Mon Village à l’heure allemande qui paraît à la rentrée 1945 aux éditions Flammarion, semble parler en effet à chacun des Français qui viennent d’en finir avec quatre ans d’occupation.

 

Par Carl Aderhold

 

 

Né en 1919, le tout jeune auteur de 26 ans, dont c’est le premier roman, y décrit la vie des habitants de Jumainville, un petit village aux confins de la Beauce et de l’Orléanais, durant l’été 1944. La bourgade qui n’a pas connu la guerre vit les derniers mois de présence des soldats allemands.

La force de ce roman tient dans le savant dosage qu’il fait aussi bien sur le fond que sur la forme, mêlant tradition, types littéraires et modernité.

Jumainville offre alors, comme nombre de villages français, une lutte sourde entre le curé, l’abbé Varèmes, qui entend mettre les villageois au pas de l’ordre moral et le maire, Morize, soutenu par l’instituteur, Tattignies.

Cela commence comme une variation de Clochemerle. Le ton est ironique, presque léger. Une comédie française, des querelles picrocholines de petits villages de province telles que la littérature aime à les railler. Avec ses vieilles filles bigotes, comme Mademoiselle Vrin, ses paysans âpres au gain, les Boudet père et fils, ses jeunes filles rêveuses, Elisa la fille Boudet, ses adolescents entiers, comme Marcel, qui désire devenir garagiste ou bien encore Pierre, le Parisien qui, pour échapper au STO, se fait embaucher à la ferme des Boudet.

Avec une différence cependant, et de taille, tous vivent à l’heure allemande qui imposait d’avancer montres et horloges d’une heure…

Peu à peu, le ton change, la tragédie s’invite. Un matin, le pâtissier, Lécheur, partisan du maréchal Pétain, plus ou moins collabo, retrouve sur sa devanture des inscriptions peintes pendant la nuit : « Lèche-cul, lèche-botte, Lécheur / Salaud, attend ton heure » …

Dès lors, le fragile équilibre qui régnait dans le village vole en éclats, par petites touches, sous l’impulsion des dénonciations, mais aussi de la dégradation de la situation militaire. Bombardements alliés, réquisitions croissantes, arrivée de la Milice, actions de la Résistance, marché noir, tout contribue à détruire de l’intérieur la petite communauté.

Les vieux tentent de sauver leurs biens, les jeunes rêvent d’entrer dans la Résistance, hésitent, discutent.

La grande force de Bory, qui lui-même à cette époque a rejoint la Résistance, est de se refuser à toute démonstration. Désabusé, il l’est, dressant un portrait peu réjouissant de ses contemporains, mais sans pour autant tomber dans le cynisme ou la misanthropie. Et surtout, il n’entend pas réduire la vie de ce village à la seule Occupation. Il montre des hommes, des femmes qui continuent à aimer comme la Germaine qui tient le café du village, à croire, à rêver et dont la guerre ne vient que troubler leurs attentes. Ce perpétuel jeu sur la présence et la distance des événements historiques est le cœur du roman, qui, du coup, n’est pas un témoignage romancé sur cette période, ni même un œuvre historique. C’est sans doute ce zoom porté sur ceux que la guerre dérange sans qu’ils s’en sentent concernés ou veuillent s’y impliquer qui explique le succès énorme du roman : plus de 300 000 lecteurs à sa sortie comme une affirmation à la fois dérangeante et forte : la vie, entêtante et profuse, continue envers et contre tout.

Mais la grande réussite, la modernité de ce roman réside dans la forme choisie. Cette comédie humaine en vase clos n’est pas traitée de surplomb par un romancier omniscient, ce qui évite à Bory jugement et condamnation. Non il choisit de donner la parole à tous les personnages, en une succession de monologues intérieurs. Nous passons sans cesse de l’un à l’autre, voyons le monde de leur point de vue, à leur hauteur, ce qui offre une richesse inégalée à ce récit. Chacun de ces héros anonymes est notre frère, notre sœur, nous reconnaissons en chacun d’eux, une part de nos peurs, de nos rêves, de nos angoisses.

Mais parce que Bory est un véritable créateur, pas un romancier vériste qui colle à son sujet comme un soulier à la boue des chemins, il fait par moments le petit pas de côté qui nous entraîne vers la réalité sous-jacente, celle qui nous percevons sans pouvoir la saisir, que nous sentons sans la comprendre. Il donne la parole aussi au chien de l’instituteur, Comme-Vous, à la statue de l’archange Gabriel relégué dans le débarras de l’église par le nouveau curé ou bien encore au village Jumainville, qui réagit au moment de l’apparition des premières inscriptions sur la devanture du pâtissier : « Je n’ai rien senti. À part la maison de mon maire où je dors mal quand arrive la fin du mois, je ne remue ni pied ni patte avant le petit jour. Dès onze heures d’ailleurs, je suis quasiment bâillonné et aveuglé par le couvre-feu. Je ne sens même plus les patrouilles » …

Mais la plus forte leçon de ce roman, qui paraît en pleine épuration, alors que les Français tentent, malgré les destructions et le rationnement, de revenir à la vie d’avant-guerre, réside sans doute dans la conviction par deux fois exprimée par une des villageoises, madame Bavousse : « On s’ennuiera après la guerre, vous verrez. » Comme si l’occupation avait à sa façon réveillé cette France « profonde » que le jeune Bory élevé à Méreville, un village de l’Essonne, détestait si fort…

D’ailleurs, par une sorte d’ironie de l’histoire, Jean-Louis Bory ne se relèvera jamais vraiment du succès foudroyant de ce roman et s’il en écrira d’autres, moins connus et moins aboutis, il se consacrera à la critique littéraire et cinématographique, devenant l’un des animateurs de l’émission radiophonique, le Masque et la Plume…