Les Ensablés - La logique du grain de sable : Paul Achard (1887-1973), ou quand un chroniqueur mondain rencontre l’histoire

Les ensablés - 14.12.2014

Livre - Aderhold - Achard - chroniqueur


Elle est là sous les yeux des contemporains, nouveau phénomène du décor quotidien, présente à tous les coins de rues pendant l’Occupation et même durant les années d’après-guerre, incontournable, omniprésente, mentionnée dans les témoignages et les travaux des historiens, suggérée dans les romans et pourtant nulle part décrite ; nulle part, elle ne fait l’objet d’une véritable attention, la queue devant les magasins d’alimentation. Il faut tout l’esprit d’observation, la curiosité amusée et désabusée tout à la fois d’un chroniqueur mondain, Paul Achard (1887-1973) dans La Queue, Ce qu’on en disait, Ce qu’on y pensait, pour en saisir l’enjeu – pour littéralement la voir.

 

Par Carl Aderhold

 

Queue

 

L’homme, journaliste culturel dans les grands quotidiens parisiens durant les années 1920-1930, fréquentant les lieux nocturnes de la vie parisienne, s’était fait connaître pour des ouvrages mêlant bons mots et sociologie légère comme Mes Bonnes (1927), récit des difficultés d’un célibataire bourgeois à trouver le bon personnel domestique, ou bien encore Le Café du Commerce (1935), sorte d’ancêtre des brèves de comptoir. Cet observateur ironique des travers contemporain est donc le seul à percevoir ce qui se joue dans les innombrables queues des Parisiens pour se nourrir. Cette chronique se présente au démarrage comme une bonne idée d’écriture, un sujet piquant qui touche tout le monde. Et de fait on retrouve par moments cette touche légère, l’esprit parisien comme aimait à le définir une certaine littérature friande de bons mots et de réparties.

 

Pour décrire le renchérissement incessant des prix, qui caractérise la vie quotidienne sous l’Occupation, Achard rapporte cette anecdote : dans un restaurant, un maître d’hôtel conseille à ses clients « Commandez le dessert tout de suite parce que tout à l’heure, il sera plus cher. » Mais très vite la recherche des manifestations de cet esprit parisien s’efface face à la dureté, la crudité de la situation. Les bons mots ne sont plus des traits d’esprit mais esprit de résistance.

 

La censure ne s’y est d’ailleurs pas trompée qui interdit la parution de ces chroniques écrites entre 1941 et 1943 et publiées à la Libération, en 1945. Car Achard originaire d’Alger (il écrira des souvenirs sur la vie des pieds-noirs), est aussi un homme à la fibre patriotique. Engagé volontaire en 1914, il publie en 1930 Ja ! fruit d’un séjour en Allemagne, dans lequel il tente d’alerter l’opinion publique française sur l’esprit de revanche qui anime les Allemands et le danger qu’il représente. Durant l’Occupation, il rejoint un réseau de militaires résistants, ce qui lui vaudra la médaille de la Résistance après guerre. Le découpage de ses chroniques est simple. Achard entreprend d’étudier les différentes queues par domaine alimentaire, la viande, les légumes, les médicaments, le tabac, les théâtres…

 

À mesure qu’il observe et note, l’acuité du regard d’Achard se fait plus forte, plus mordante. « Les devantures exercent sur les passants, un pouvoir magnétique, Les gens s’amassent contre les vitrines comme une immense poussière humaine. » Plus loin, il note « Manger. Mangeaille. Verbe des verbes. » Les bribes de conversation qu’il saisit apparaissent comme des instantanés de l’état de l’opinion. Il n’y a nul jugement chez Achard, mis à part envers les profiteurs du marché noir, pour leur exploitation de la misère, et les tenants de Vichy pour leurs promesses illusoires et leur patriotisme à la solde des Allemands. Dans une queue de clochards qui attendent dans l’espoir d’un lit pour la nuit, l’un d’eux s’écrie : « L’honnêteté c’est une question de fortune personnelle. Moi j’ai jamais été assez riche pour être honnête. »

 

Dépassant le simple témoignage, Achard en vient à prendre la mesure de son sujet. Il définit ainsi la queue comme étant « Une forme inférieure, mais réelle, de la vie sociale. » Elle est : « Un coude à coude, une immense fraternité, un vaste opéra de quat’sous avec chœur antique, où peut se satisfaire l’irrésistible envie de parler de tous ceux qui n’ont rien à dire, (…) bouches débridées, oreilles tendues, floraison de nouvelles colportées et volant aux quatre coins de la ville à travers la voix anonyme de Radio-Trottoir. »

Paul Achard

Paul Achard

 

Car au-delà de la faim, des heures d’attente dans le froid, des difficultés parfois insurmontables pour se nourrir, Achard insiste sur la forme particulière de sociabilité qu’entraîne la queue devant les magasins. Comme plus tard en URSS, la queue est en régime dictatorial où l’opinion ne peut s’exprimer librement, un formidable exutoire. Le régime de Vichy ne s’y était d’ailleurs pas trompé, missionnant notamment les concierges pour espionner les propos, dénoncer ceux qui entretenaient le mauvais esprit.

 

Cette attention aux mots tout autant qu’aux gestes, au moral tout autant qu’au matériel, qui se manifeste dans le sous-titre « Ce qui s’y disait, ce qu’on y pensait », fait de cet ouvrage un document d’une force rare sur l’état d’esprit des Parisiens anonymes durant cette période. La propagande, la désinformation donnaient lieu à tant de rumeurs, tant de jugements erronés que l’on saisit concrètement la façon dont une population perçoit les événements qu’elle subit, et combien aussi il est difficile pour les historiens et pour les générations suivantes de comprendre, sans anachronisme, comment nos aïeux survécurent durant l’Occupation. La tableau d’Achard s’achève sur une vision d’apocalypse lorsque, après une nouvelle journée de queues, la nuit tombe sur la capitale : « Paris, grand corps sans âme, paraît encore plus immense, un immense mort. Feu Paris. Chaque soir, il se couche pour mourir. Le jour, sa veillée ressemble à celle des somnambules, la nuit à celle des trépassés. (…) Au long des rues invisibles et désertes, on ne rencontre aucun être vivant, fût-ce un chien perdu, un chat égaré, pas même un rat. Plus de queue, si ce n’est celle des rêves, des chimères, des espoirs, et celle des âmes qui assiègent Dieu pour lui demander un monde meilleur. »

 

Carl Aderhold - décembre 2014