Les Ensablés - La logique du grain de sable: Vladimir Pozner (1905-1992), de la supériorité du romancier sur l'historien, par Carl Aderhold

Les ensablés - 02.02.2014

Livre - Aderhold - Pozner - Le Mors aux dents


« Il est permis au romancier de violer l'histoire à condition de lui faire de beaux enfants », écrivait Alexandre Dumas. Avec le XIXe siècle naît le roman historique. L'écrivain se glisse dans les plis de l'histoire pour y nicher son récit, fait parler les rois, les reines, les grands capitaines afin de donner du corps à ses propres inventions et l'on salue l'œuvre du romancier capable de mêler le faux au vrai, la création aux faits : plus la symbiose est complète, plus le résultat est réussi. Mais au fond, peu importe au romancier la réalité historique. Au mieux elle est une couleur, un décor, au pis une matière à quelques leçons morales.

 

Par Carl Aderhold

 

Mors

 

La France de Louis XIII dans les Trois Mousquetaires est la même que la France de Louis XVI dans Cagliostro, une source inépuisable de maximes, de leçons sur la nature humaine qui se révèle à travers les grandes âmes, les grands tourments de l'histoire. Le point de vue de Vladimir Pozner dans le Mors aux dents paru en 1937 chez Denoël marque une rupture fondamentale face à cette approche et révolutionne le rapport que la fiction peut entretenir avec l'histoire. Vladimir Pozner, né en 1905, est un ensablé à part, qui fait l'objet chez ceux qui le connaisse d'un véritable culte, mais bizarrement il n'est jamais parvenu à connaître une véritable renommée auprès du grand public. Son adhésion au communisme, qui connut de nombreuses vicissitudes puisqu'il fut exclu du PCF en 1936, y est sans doute pour quelque chose mais plus encore l'extraordinaire modernité de sa prose qui aujourd'hui encore est une source d'inspiration pour les romanciers.

Dans le Mors aux dents, une commande de Blaise Cendrars, Pozner s'attaque à la personnalité du baron Ungern von Sternberg qui, lors de la Révolution russe de 1917, lutta en Sibérie aux côtés des Blancs contre les bolcheviques, finissant par se créer, à la tête de sa division de cavalerie asiatique, un éphémère empire à la frontière de la Russie et de la Mongolie. Rêvant de reconstituer l'empire de Gengis Khan, il fut l'un de ces personnages haut en couleurs comme seules les périodes révolutionnaires peuvent en faire surgir : surnommé par la postérité le Baron rouge, célèbre pour les atrocités commises, Ungern est l'objet de toutes sortes de légendes qui en font un tyranneau sanguinaire. Cendrars lui ayant commandé l'ouvrage pour sa collection « Têtes brulées » dont le premier volume devait être consacré à Al Capone, l'objectif était donc au départ de faire le portrait d'un aventurier. Mais très vite Pozner donne au sujet une dimension beaucoup plus vaste que le simple récit d'un original pris dans les rets de la révolution : faire le portrait d'un monstre en se gardant tout aussi bien de la simple réprobation que du charme vénéneux des hallucinés qui vont jusqu'au bout de leurs rêves.

 

Vladimir Pozner

Vladimir Pozner

Il tente non pas de se servir de l'histoire comme d'un décor, mais de, concrètement, entrer au cœur même de l'histoire, d'en faire ressortir la substantifique moelle. Au lieu d'un portrait bigarré et habité, une réflexion sur ce qu'est une société en révolution, ce moment très précisément où s'affrontent de manière brutale le vieux monde et le nouveau, d'autant plus brutalement que la loi, l'ordre et l'Etat n'existent plus. Ce faisant, en prenant le chemin détourné de la fiction, il nous rend la complexité, les tiraillements de cette période de manière plus précise, plus présente, plus intime que les travaux les plus fouillés de n'importe quel grand historien. En réintroduisant dans les actions des hommes la part d'irrationnel, de fantasmes, de fantômes, il nous plonge au cœur de leur histoire. L'effet est saisissant d'autant plus que ce roman, qui se lit comme un roman avec son lot de rebondissements, d'histoires, d'anecdotes, se veut en même temps un discours de la méthode. Là où les romanciers retirent les étais qui leur ont servi à bâtir leur œuvre, Pozner nous fait partager les différentes étapes de son travail, en même temps que le résultat. Grossièrement le livre se divise en deux parties. La première traite de son approche, de ses recherches, de sa progressive appropriation du personnage. On le suit dans son enquête, il interviewe les témoins, nous restitue les informations collectées dans les archives, les livres, les articles. Une de ses amies lui pose mille questions sur le lieu de l'histoire, les circonstances, le physique du héros, tous ces détails qui procurent auprès du lecteur un effet de réel et lui fait croire à la véracité du roman. Pozner s'en tire en inventant des descriptions à mesure de l'interrogatoire comme pour bien nous faire comprendre qu'il lui serait facile de brosser un décor de pacotille. Les témoignages sont mis en situation, l'ancien lieutenant d'Ungern, sanguinaire et brutal, n'est plus qu'un chauffeur de taxi alcoolique et dépressif. Tout se passe comme si dans un double mouvement il nous donnait à la fois toutes les informations nécessaires à la compréhension de l'histoire et nous mettait en garde contre le clinquant de cette réalité fausse.

 

Comme le soulignait Diderot, pour plaire au lecteur, il faut non seulement être vrai mais plus encore vraisemblable. Cette entreprise de déconstruction faite d'une succession de petits épisodes qui peu à peu nous rapproche du héros, s'achève par un bref chapitre où le narrateur brosse un tableau de la situation en 1920 au moment où l'histoire commence.

 

Ungern von Sternberg

Roman von Ungern Sternberg

 

Ce tableau est une réussite éblouissante. Après nous avoir mis en garde contre toute reconstruction factice, Pozner se livre à l'exercice en nous donnant sa vision de la situation. Contrairement à l'historien qui s'abandonne sans le moindre questionnement à ce type d'analyse, Pozner nous en montre l'arbitraire mais la force de sa phrase en fait une épopée à la fois tonitruante et sordide. En ces trois pages, tout est dit mais avec cette distance qui permet de n'en pas être dupe. Vient ensuite, en une deuxième partie, le récit de l'aventure d'Ungern, de la prise d'Ourga, la capitale de la Mongolie où vit le Bouddha vivant, prisonnier des Chinois, jusqu'à la chute finale. Tout l'art de Pozner réside dans ne jamais laisser s'installer une vision déterminée. Il alterne sans cesse les points de vue (Ungern, ses lieutenants, les conseillers européens et japonais, les bolcheviks prisonniers), les formes romanesques (pastiches d'articles, de dépêches, transcriptions froides d'un fait, envolées lyrique), tantôt ralentissant le récit en zoomant sur un petit fait, tantôt au contraire survolant les semaines, les mois. La construction est un chef d'œuvre de maitrise. Pozner écrivit par ailleurs de nombreux scénarios et l'on sent à la lecture de ce roman tout ce qu'une vision cinématographique peut apporter à l'écriture. Le tout servi par un style âpre et sans fioritures, court et précis, poétique et sec tour à tour. Dans les Communistes, Aragon, cherchant à rendre la bataille de Dunkerque, avait eu recours à la description détaillée d'un tableau de Brueghel, manifestant ainsi la nécessité pour atteindre au cœur même du réel de passer par l'art. La leçon de Pozner est plus radicale encore. En collant à la façon des surréalistes toutes les formes possibles de description du réel (analyse factuelle, lyrisme, rapports, dépêches…), en y intégrant la subjectivité la plus marquée, il donne à tous les historiens la plus terrible des leçons : les archives ne sont que des flèches manquant à tous coups leur cible, là où les inventions de l'artiste nous plonge au cœur du monde…

 

Carl Aderhold - février 2014