Les Ensablés - "La Maternelle" de Léon Frapié (1863-1949)

Les ensablés - 08.03.2020

Livre - Bel - Frapié - Maternelle


Parue en 1904, "La Maternelle" obtint le prix Goncourt au deuxième tour de scrutin, face, notamment, à Charles-Louis Philippe (que nos lecteurs des Ensablés connaissent bien) et Emile Guillaumin (pourtant favori avec son roman "La vie d'un simple"). Son auteur, Léon Frapié, était employé à l'hôtel de ville de Paris et marié à une institutrice qu'il avait beaucoup interrogée pour écrire ce roman étonnant, à mi-chemin entre la fiction et le documentaire. Il n'a pas perdu de son actualité quant aux questions qu'il pose sur l'école. Il vient de reparaître grâce aux éditions L'Eveilleur.
Par Hervé Bel



 
Léon Frapié était un disciple de Zola et du naturalisme. Ceux qui l'ont connu disaient qu'il était un homme très discret, mais également un observateur hors pair. Cette capacité à voir et à retenir, on la sent pleinement dans la Maternelle dont l'histoire tient en peu de mots et beaucoup de portraits. Une femme, Rose est une femme cultivée et diplômée dont le père a perdu sa fortune. Son fiancé l'a abandonné. Elle n'a plus pour soutien qu'un vieil oncle acariâtre. Elle décide de travailler et se retrouve femme de ménage dans une école du Paris populaire.

Dès lors, elle va tenir un journal qui est le roman lui-même, en phrases simples, parfois percutantes, et souvent émouvantes.
Peu à peu, avec Rose, nous entrons dans cet univers très particulier de ces écoles publiques du début du siècle qui, pour les enfants en bas âge des classes laborieuses, était un refuge. Rien à voir, en effet, avec les récits terrifiants de Dickens. Dans cette école proche de Ménilmontant, Rose découvre des institutrices pleines de bonnes intentions. Patientes avec les enfants, soucieuses de leur enseigner le bien, la morale, et notamment ce principe sacro-saint qu'il faut aimer ses parents.

Les aimer? Quand on voit comment certains traitent leurs enfants? Dans ce texte où les choses sont dites sans fioritures, on voit les gosses qui arrivent le matin, la figure bleuie par les coups. "Que signifie cette infaillibilité des parents? A quoi tend ce dogme à voie unique? Si ce n'est à rendre la génération qui vient d'éclore pareille à la devancière? Et puis, Si l'exemple des parents est bonne pour une chose, il est bon pour toutes. Problème insoluble : Que conclure? On ne peut pourtant pas prescrire aux enfants de n'écouter personne en dehors de l'école.

Mais l'école, elle-même, est-elle adaptée aux enfants? Rose, au fur et à mesure de ses observations, en vient à douter de tout, avec ces maîtresses certes dévouées, mais répétant des leçons qui ne sont pas adaptées à la situation des enfants; en tout cas pas à tous les enfants. Chaque maîtresse gouverne un trop grand nombre d'élèves. Le temps lui manque pour les morales particulières (souligné par l'auteur), appliquées; il faudrait, à tout moment moment, prendre tel ou tel enfant sur le fait et dire: "Tu as mal agi, parce que..."

Mais, outre ces réflexions sur l'éducation, le livre qui est un roman vaut surtout pour ses descriptions de la misère. Celle de ces enfants marqués déjà, mais admirables, drôles malgré leur vie atroce. Et les parents: la mère doré est grande, robuste, la poitrine cannonante, les bras nus, brune avec un peigne de cuivre dans les cheveux étagés impérialement, elle a une mine de voracité charnelle fixée par l'habitude, une laideur de Junon sans âge, à traits grecs exagérés, grossis, couperosée par les liqueurs chères aux laveuses.

D'abord courageuse, s'habituant à travailler des heures durant, à laver le sol, habiller les enfants, les ramener parfois le soir quand on les a oubliés, et même à parler comme les gens du peuple, Rose finit par se désespérer. Il y a bien le délégué communal qui visite de manière régulière l'école et qui la regarde d'une certaine façon. Mais elle se refuse à y croire. Et semble proche du précipice.

Le roman finit assez bien pour elle, grâce à son éduction et son milieu social qui la récupérera. D'ailleurs a-t-elle le choix de rester dans cette école? Les miséreux ont percé le mystère de ses origines, et ils ne veulent plus d'elle. La fin est terrible. Prise à partie par une mère, celle-ci lance à Rose: Tu n'auras pas ma gosse pour ton école de crève-la-faim!... Va-t-en de not' passage!... Et Rose de conclure : Du geste le plus irréconciliable qu'eût jamais précipité la maternité en révolte, elle me chassa de sa misère.

Inspiré par le naturalisme, le texte de Frapié en repousse les limites, refusant les envolées lyriques auxquelles Zola cédait parfois avec ses intrigues palpitantes. Frapié se contente de décrire ce qui est, dans la platitude du quotidien. Déjà, il annonce la littérature dite populiste en donnant à ses personnages une psychologie individuelle. Il y a des démonstrations, des raccourcis, mais ils sont rares.

Qualifié de "maître livre" par le président de l'Académie Goncourt, J.K. Huysmans en personne, le roman recueillit une critique positive. Gaston Deschamps, dans Le Temps du 27 novembre 1904, se félicite du choix de Frapié au Goncourt, notant combien celui-ci "a une rare connaissance des sujets qu'il traite" et ajoutant: "Je souhaiterais qu'une récompense particulière fût décernée à M. Léon Frapié pour l'art avec lequel cet homme bienfaisant a su consacrer plus de trois cents pages à l'étude d'une école maternelle sans tomber une seule fois dans la dissertation pédagogique."

Le Gaulois du 4 décembre 1904 soutient "La Maternelle" en soulignant "sa sincérité". La presse est visiblement touchée, et on le serait à moins.

La réédition de l'ouvrage est donc l'occasion de redécouvrir ce livre bouleversant à maints égards (sans jamais sombrer dans le misérabilisme), et soutenu, ce qui est l'essentiel, par un style rigoureux.

Hervé Bel - mars 2020.


Léon Frapié – La maternelle – L’éveilleur – 9791096011414 – 18 €


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