Les Ensablés - "La Messagère" de Sunsiaré de Larcône (1935-1962) ou la mort avec Nimier

Les ensablés - 14.02.2016

Livre - COUDY - SUNSIARE - NIMIER


C’est avec une émotion certaine que j'écris ce texte consacré à la courte vie de Sunsiaré de Larcône et à son unique roman La Messagère (Gallimard-1962). J'ignorais tout de cette jeune femme jusqu’à ce qu’en 2005 Lucien d’Azay lui consacre un livre A la recherche de Sunsiaré, une vie (Gallimard 2005). Je ne savais  pas qu’il y avait une passagère dans l’Aston-Martin de Roger Nimier lorsque celle-ci s'était fracassée sur un rebord de l’autoroute de l’ouest, à vingt-trois heures le vendredi 28 septembre 1962. Je ne savais pas que Sunsiaré était cette femme et qu'elle était probablement au volant de l’Aston-Martin.

Par Henri-Jean Coudy

 

 

J'ai un souvenir précis de cette dernière semaine du mois de septembre 1962 où se tenait la rentrée des collèges: curieusement, un accident de la route que j'avais moi-même subi, qui blessa les membres de deux familles et tua même l’un d’entre eux. Je fréquentais à cettte époque, à titre pédagogique, la Comédie Française, le jeudi après-midi, et j'ai appris que Sunsiaré était l’habituée d’une galerie du Palais-Royal, toute proche, tenue par un Jacques Casanova (!) (aujourd’hui la galerie Peter’s Friends sur le passage de gauche en venant du Palais-Royal). J'aurais pu la croiser...

 

Sunsiaré de Larcône avait 27 ans, elle était, dira Marie Nimier dans La Reine du Silence (2004 Gallimard) "d’une beauté peu commune"; une enfant de Lorraine, passée par l’Algérie d’avant l’insurrection, venue à Paris sans recommandation particulière, et de son vraie nom Suzy Durupt. Elle fut mannequin, eut un enfant qui n'a jamais su qui était son père, et trouva un mari au prénom shakespearien, Ariel. Sunsiaré fit également un peu de cinéma mais sa vocation était de devenir romancière.

 

Elle en eut à peine le temps. La Messagère parut courant septembre 1962, Sunsiaré devait en assurer la présentation publique et les dédicaces le 4 octobre suivant.

 

Le roman est court, on ne le trouvait plus, mais la biographie de d'Azay parue en 2005 en a assuré la réédition. C’est un roman dédié à Ariel mais il ne parle, au fond, que de Sunsiaré, sur un ton du conte de fée et de roman fantastique.

 

L’étrange Isolde, une fort jolie femme blonde, arrive au château de Erlondas où vivent plusieurs adolescents des deux sexes ; elle ne leur dit pas d’où elle vient mais leur indique être venue pour accomplir le destin. Isolde semble posséder d’étranges pouvoirs, comme celui d’apaiser les déments ou d’apprivoiser des animaux terrifiants, par exemple ce loup géant qui ne la quittera plus.

 

Un parcours initiatique, on s’en doute, qui la mène, à travers une profonde forêt à une forteresse abandonnée, les Harceaux, où l’attend un texte ancien qui dit ce que furent les maîtres de cette forteresse et du royaume attenant, les princes d’Apronvanbaux.

 

Ce royaume existe encore, qui semble vivre hors du temps, en tout cas fort différemment de ses ambitieux et remuants voisins. Il est dirigé par un vieux prince sage, mais son épouse est désireuse de faire du royaume autre chose qu’un conservatoire d’un temps disparu.

 

Evidemment, Isolde rencontre Ariel, l’héritier d’Apronvanbaux, garçon mélancolique et d’interrogation, indifférent aux sollicitations des femmes de son âge, et que sa mère verrait bien marié avec la riche héritière d’un pays voisin.

 

Seulement, Isolde est bien la messagère d’un autre chemin, celui qui mène à la cité d’équilibre céleste que peut devenir Cardhessa, la capitale dont la ville basse était sillonnée de canaux, dont certains assèchés…enchevêtrement de rues et de rivières bordées de palais croulants, de terrasses éclatées, de jardins enclos derrière des murailles rouges… ; pour un peu, on serait à Orsenna (Le Rivage des Syrtes) et il est vrai que Sunsiaré aurait fait une très belle Vanessa Altobrandi (c’était du moins l’opinion de Gracq).

 

L’amour d’Isolde et d’Ariel, puisqu’amour il y aura, ouvre à Cardhessa une nouvelle époque d’harmonie et de grandeur, ses ennemis tenus à distance, ses traditions restaurées et maintenues ; un Japon qui aurait repoussé les navires américains du commodore Perry et vivrait l’éternel bonheur d’un royaume hermétique.

 

On s’attendait à une fin plus malheureuse, puisque les grands amoureux ne vivent en général pas bien longtemps à Vérone ou à Téruel, mais le texte conduit plutôt à une extase sans fin,

 

Pourtant le vrai roman de Sunsiaré de Larcône fut sa vie même et, on l’a dit, celle-ci fut tragique.

 

Sunsiaré avait le don d’envoûter les hommes dont elle recherchait l’approche. Sa beauté et l’inventivité quelquefois délirante de son imagination, son étrange et communicant enthousiasme lui ouvraient toutes les portes.

 

On voit ainsi défiler dans la vie de la jeune femme des acteurs, Jacques Charrier, Lazlo Szabo, des réalisateurs comme Jean-Paul Rappeneau qui la mit en scène dans un très court film dont je n'ai pas pu retrouver les images, des explorateurs, comme Paul-Emile Victor, des écrivains comme Raymond Abellio, Guy Dupré, Jean-Claude Brisville (l’auteur du «  Souper » qui raconte comment Sunsiaré marcha presque en déséquilibre un soir de pluie sur le parapet du Pont-Neuf) et Julien Gracq. C'est Guy Dupré, écrivain rare, de grande qualité dit-on, né en 1928, toujours de ce monde, qui envoya Sunsiaré chez Gracq afin dit-il "que notre Jasonne trouve son Jason" (!) (et peut être aussi pour s'en débarrasser, car Sunsiaré avait un caractère très affirmé et finit par se fâcher avec Dupré).

 

Sunsiaré emmena Gracq passer un week-end dans le Perche. C'était sa manière de faire avec les hommes: les plonger dans un monde de forêts et d'initiation à ses rêves. Gracq revint par le train effaré de la façon avec laquelle Sunsiaré conduisait sa voiture.

 

Julien Gracq n’était pas vraiment convaincu par le roman de Sunsiaré, mais il continua d'entretenir avec elle une correspondance soutenue. Gracq l'a conservée. Elle a été mise aux enchères en 2008 et je l'aurais bien acquise si la notoriété récente de Sunsiaré, dont tous les grands hebdomadaires et le journal Le Monde avait rendu compte de la biographie de d'Azay, n’avait poussé le prix bien au-delà de ce qui m'était accessible.

 

On peut aujourd’hui lire et relire ce que Sunsiaré confiait à Gracq: cela devait forcément valoir quelque chose puisque le grand écrivain conserva précieusement ses lettres.

 

HJ COUDY

 

 

Ps Les amateurs de vieux papiers peuvent se procurer sur les quais de la Seine le numéro de Paris-Match du 11 octobre 1962. Sunsiaré et Nimier y sont représentés dans la fixité de la mort, sous un linceul, comme des « gisants » - le mot est de Gracq et si le procédé du journaliste est discutable, plus de cinquante après on lui doit malgré tout cette saisissante image.