Les Ensablés - La mort est un chemin aisé: "Le passage" de Jean Reverzy (1914-1959)

Les ensablés - 24.06.2011

Livre - Bel - Reverzy - Passage


Je connais trois grands romans dont le sujet principal est l'agonie humaine: "La mort d'Ivan Illitch" de Tostoï, "La mort du père" un des volumes des Thibault de Martin du Gard, et "le passage" de Jean Reverzy. Reverzy (à ne pas confondre avec Reverdy) est malheureusement moins connu que les deux autres. Pourtant, en 1954, Le passage, son premier roman lui apporta le prix Renaudot et une gloire fugace. Après, enfermé dans sa province lyonnaise, comme d'autres, il fut oublié ou presque. Il avait été médecin dans la Résistance, et l'un de ses bons amis était un autre docteur, écrivain lui aussi, Jacques Chauviré, dont je parlerai bien un jour.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Reverzy ne chercha pas à lutter pour se faire un nom. Il se savait condamné à une mort prochaine. Il mourut en 1959 à l'âge de 45 ans, peu après Guérin et Calet qui avaient son âge, tout comme Gadenne, Bove... Des écrivains morts si jeunes qu'on dirait une malédiction.

 

Le passage raconte la fin de la vie d'un homme, Palabaud.

 

Au début, Palabaud est en Polynésie, tenant un restaurant-hôtel. Son cuisinier est habile à revigorer les viandes corrompues. Palabaud vit de peu, en compagnie de sa femme Vaïte, heureux et aimant la mer par dessus tout. Un jour, pourtant, car cela commence toujours par un jour, il va consulter un médecin. Mal au foie, quelque chose qui ne passe pas. Le médecin diagnostique une maladie grave. Au début, il s'accroche, mais la maladie, une cirrhose pigmentaire, ne lui laissera plus de répit.

Sitôt qu'il se sait frappé, étrangement, l'esprit de Palabaud se plie, accepte la mort, oublie jusqu'à l'existence de la force qui animait autrefois son corps. La maladie s'impose à lui comme si elle avait toujours été.

 

Pallabaud va rentrer en France avec sa compagne, Vaïte, à Lyon, pour y mourir. Il y retrouve un vieil ami, médecin, le narrateur, qui va suivre de près son agonie. Palabaud va mourir lentement, si lentement d'ailleurs que les médecins seront médusés par sa résistance. Est-ce voulu par l'auteur? Palabaud est comme ces aliments depuis longtemps corrompus qu'il savait si bien rendre comestibles.

La maladie, un moment fixée, reprenait sa marche. Au contraire de Vaïte, Palabaud s’émaciait chaque jour un peu plus ; les jambes aux jointures bulbeuses se décharnaient ; sous la peau flasque, les muscles desséchés se tendaient comme de durs cordages. Il ne comprenait pas qu’il pût encore se tenir debout et, des heures durant, marcher à travers la ville.

 

 

Contrairement à Ivan Illitch ou au père Thibault, Palabaud ne se révolte jamais contre son destin, à l'exception d'une fois, lors d'une scène déchirante où il dit adieu à la vie, avant de se consacrer à sa dernière tâche: mourir. Curieusement, malgré son sujet, le roman est d'une grande douceur, car l'idée centrale de Reverzy est que l'agonie n'est effrayante qu'aux yeux des vivants, de ceux justement qui sont encore en pleine santé, et ne comprennent pas cette résignation qui saisit les grands malades. Soudain, celui qui était si fort, qui se moquait tant de la douleur, ne s'écoutait jamais, soudain cet homme se couche, ne proteste pas, déjà ailleurs. Dès lors que l'idée de la mort est acceptée (certaines pensées sont mortelles, dit Reverzy), par le fait d'une illumination, tout devient facile.

 

Lisez:

Dans la chambre pleine d’une odeur douceâtre de pharmacie et de cuisine, Palabaud comprit que sa fin allait commencer ; ce n’était ni plus inquiétant, ni plus douloureux que le reste. Il arrivait simplement au bout de l’insoupçonnable randonnée commencée six mois plus tôt lorsque le docteur Klein lui avait dit : « Vous avez un gros foie. » Il se souvenait de son déchirement, la voix du médecin usurier, pourtant sourde et rocailleuse, avait retenti comme le cri d’un enfant qui se noit. A ses inflexions, Palabaud avait prêté l’expression d’une solitude et d’une angoisse qu’il éprouvait lui-même. Puis la paix était revenue ; il n’acceptait ni ne refusait l’inévitable ; en réalité, il entrait dans le monde des agonisants. Car l’agonie peut durer une seconde ou des années ; elle commence à l’instant où l’homme croit sa mort possible ; la longueur du temps qui l’en sépare n’importe, et quiconque a saisi le sens de l’écoulement, du passage, est perdu pour les vivants. Et du jour où la mort triomphe et s’installe en maîtresse dans un cerveau, c’est pour abolir - à l’exclusion d’un exact sentiment de fluidité de l’existence_ toute lutte, tout désir, toute affirmation de soi et aussi toute angoisse.

La pensée finale de Palabaud fut tournée vers la mer qu’il vit clairement, non la mer symbolique des voyages, des romans, des poèmes, mais cette mer réelle et pure, cette mer vivante près de laquelle, dès l’enfance, il avait vu des êtres infirmes se débattre, s’agiter, se dissoudre. Il n’eut plus besoin du souvenir ; l’image heureuse de la vague verticale heurtant les récifs de la Raïata, hésitant à s’effondrer, telle un être pliant sous une charge immense, s’effaça. Ce qu’il tenait, c’était l’idée même de la mer et il ne souhaitait rien d’autre. Cette possession absolue ne pouvait durer. L’intermittence des espaces vides s’allongea ; une dernière fois l’idée de se fit jour et sombra. Tout l’univers, une lumière floue, une saveur lointaine et glacée de menthe s’abîmèrent. Comme c’est simple et facile de mourir ! Palabaud fut soudain absent de l’après-midi.

 

 

Et puis, l'âge nous prépare au grand saut. Jeune, je me pensais indestructible. Le monde était un décor ("Tout est affaire de décor", dit Aragon) , j'étais l'acteur principal d'une pièce dont j'avais à écrire l'histoire. Parfois, même, je doutais de l'existence de ce qui m'entourait. Mes proches venaient, disparaissaient, mais je demeurais.  Je me disais que j'étais immortel: mon corps était solide... Désormais, la réalité du monde s'impose à moi. Il est massif, énorme, lourd, et je me sens léger, si léger...

On meurt seul. Palabaud n'échappera pas à la règle. Vaïte partira sans qu'il cherche à la retenir.

Hervé Bel Juin 2011

 

Illustration: tableau de Emily Dickinson