Les Ensablés - "La nuit myope" d'A.D.G. (1947-2004)

Les ensablés - 22.10.2017

Livre - Bel - A.D.G - La nuit myope


Le rire est parfois le meilleur moyen de susciter la mélancolie, car les contraires se touchent souvent. "La nuit myope", récemment réédité par "La Petite Vermillon" (toujours elle!) en est l'illustration. Récit désopilant d'un cadre décidé à l'aventure, c'est aussi, sous-jacent, celui d'une vie qui se cherche et ne se trouvera pas. Toute vie est un échec, au bout du compte. ADG, de son vrai nom Alain Fournier (sic!), prend le parti d'en plaisanter avec maestria.

Par Hervé BEL
 

Domi rentre chez lui en taxi: il est quatre heures du matin. Paris dort encore, et lui est ivre et a beaucoup fumé à l'occasion d'un dîner avec les membres du comité d'entreprise de la société où il est Directeur Commercial. Il vend des paquets-postes à destination des éditeurs et des maisons de disques. La soirée s'est terminée dans une boite de nuit.


Dans le taxi, Domi ne cesse de se répéter: "Je suis un aventurier" (pense-t-il à la chanson de Dutronc?) en se remémorant de sa rencontre extraordinaire avec Armelle, une femme qui, comme lui, s'ennuyait au milieu d'un groupe de collègues. "Armelle était vêtue d'un bloudjine en daim (...) et d'une tunique de motifs archimandrites. Ses cheveux blonds se ramenaient en une queue très libre et elle souriait souvent. Elle travaillait dans une banque, ce qui donna l'occasion à Domi d'un pauvre calembour: "Vous habitez chez vos warrants?"
 

On est en 1974, et on imagine la boîte de nuit où Domi a officié pareille à celle de Requiem pour un con, une grosse boule en aluminium à facettes au plafond, des pattes d'éléphants qui s'agitent, des musiques disco, et des slows (sloves, écrit A.D.G qui francise tous les mots américains).


C'est l'époque de Giscard et des jeunes Giscardiens dont Domi a vu quelques spécimens danser sur la piste. 1974, c'est une année charnière: on fume encore des gauloises, on boit beaucoup de vin, on parle encore l'argot dans les quartiers populaires, l'argot d'Audiard parfois, tandis qu'arrivent les premières transformations techniques majeures. On le sent en regardant les films de cette époque où se mêlent une modernité qui nous est familière, mais aussi, persistants, des traits de l'ancien monde. Il y a encore des trognes à la Gabin, des vrais bistrots et des vrais habitués: "Derrière le comptoir, un farouche lozérien dont le visage sombre ne s'éclairait qu'à la vue d'un billet montait une garde pawnee devant les croissants. Deux plâtriers (casaque blanche, toque d'albâtre) compostaient des rêves chevalins et dans un recoin, un vieil épouvantail de race femelle noircissait des pages de cahier qui ne lui avaient rien fait." (page 90).


Voilà donc le monde de Domi, cadre marié avec Christine, propriétaire d'un gros chien Laskar et, détail qui a son importance, de lunettes à forts verres correcteurs. A Armelle, pendant cette soirée, il a confié le rêve de sa vie: partir à pied, à l'aventure, dans les vastes forêts "vers l'ailleurs du Grand Meaulnes", dans les Cévennes comme Stevenson. Puis il lui a dit "Je crois que je vais vous aimer".

Alors l'incroyable s'est produit : elle lui a répondu qu'elle était prête à partir avec lui dès le lendemain. Elle lui a donné son adresse, et ils ont convenu qu'il irait la chercher au soleil levant. Enfin l'aventure! Domi rentre chez lui, ne réveille pas sa femme, prend ses grosses chaussures de marche achetées au Vieux Campeur, quelques affaires, et son chien Laskar. Et le voilà dans la rue, à Paris, vers quatre heures du matin, avant que Paris ne s'éveille.


Seulement, rien n'arrive comme on le voudrait: il se rend compte qu'il a cassé ses lunettes et doit repasser à son bureau pour prendre sa paire de rechange. En attendant, il est myope (d'où la nuit myope) et va devoir traverser Paris jusqu'à son bureau avant d'aller retrouver sa belle. "Il pleuvinait sur la place et les réverbères doucement balancés codaient des halos versiformes aux significations douteuses".
 

Ce roman, c'est aussi "La traversée de Paris" vu par quelqu'un qui ne voit plus très bien, et qui s'exalte tout seul, voit des ombres et des voitures, des plantons anachorètes, et tous les grands monuments de Paris.

On rit de ce pauvre Domi si content de lui, rêvant de sa marche interminable dans les forêts avec Armelle ("Aura-t-elle des ampoules aux pieds?").


Mais curieusement le rire n'est pas tout. Il y a, par delà l'ironie, quelque chose de profondément triste, et nous pensons à nous, à cette vie banale qui nous désespère parfois, lorsqu'on est lucide. Un jour ou l'autre, on se dit comme Domi : "Il faut que je parte". Lui au moins, il essaye, même si c'est maladroit, même si cette histoire d'une nuit se finit dans un éclat de rire du lecteur.
 

On dit que le silence parle, qu'il sous-entend des choses graves...Le rire aussi, forme d'ellipse parfaitement expressive, d'autant que le style d'A.D.G., dans ce roman, est extraordinaire par ses trouvailles, ses raccourcis hilarants. Ainsi que l'écrit Jérôme Leroy : c'est ironique, tendre, élégant, poétique: c'est A.D.G.


En le lisant, on songe au Meckert, à Héléna et ses "salauds qui ont la vie dure", à toute une forme littéraire disparue, et qu'illustra des années durant La série noire de Gallimard, qui mêlaient le drame et l'ironie. D'ailleurs, A.D.G. avant de se fourvoyer dans la politique, (cf. Wikipédia) ce que ne devrait jamais faire un écrivain, produisit un grand nombre de romans policiers qu'il nous reste à redécouvrir.

Hervé BEL