Les Ensablés - "La part des choses" de Benoîte Groult, écrivain et pas seulement féministe...

Les ensablés - 01.12.2013

Livre - Bel - Groult - Choses


Dans les années 70-80, son féminisme l'a fait connaître. Récemment, la presse annonçait qu'elle se retirait du jury Femina à l'âge de 93 ans. Une BD vient de sortir de Catel Muller "Ainsi soit Benoîte Groult". Elle apparaît aussi dans le mythique documentaire "Français, si vous saviez" où, dans la belle quarantaine, elle explique l'attrait qu'exerçait sur elle, à la Libération, les jeunes soldats américains, auprès de qui nos braves pioupious semblaient si pâles, si mal fagotés. Il y a encore quelques années on la voyait régulièrement à la télévision parler du féminisme qui semble, aux yeux des contemporains, résumer l'essentiel de sa vie. Pourtant elle a beaucoup écrit, essais et romans. Mais qui la lit encore? Est-ce que cela vaut encore quelque chose?

 

Par Hervé Bel

 

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Au marché aux livres de Brancion, ce merveilleux charnier de papiers, j'ai pu découvrir un de ses romans, dans la belle collection reliée de Julliard, intitulé "La part des choses" publié en 1972, 356 pages. Marion est marié avec Yves et a deux filles majeures. Elle est écrivain, mais cela est dit sans insister, avec une pointe d'ironie: Son passé faisait d'elle plus que jamais une femme, ne pouvant par définition que sécréter une littérature féminine - la littérature masculine étant la littérature tout court- et une femme atteinte de cette maladie inavouable qu'est l'âge. Puis ceci: Passé quarante-cinq ans, les rêveurs deviennent des ratés, surtout les femmes.

 

Marion traverse un âge difficile. Les enfants sont partis, son mari l'a trompée, et il s'est passé quelque chose de grave: la maîtresse s'est suicidée, laissant Yves dans un désarroi profond. Pourtant Marion est restée. Son amour pour son mari en fait une femme du passé. Elle appartient à cette génération très bien décrite par Groult de ces femmes élevées dans la tradition, qui ont su avoir un métier, une vie sexuelle, mais qui une fois mariée, n'ont pu penser autrement que par rapport à "leur" homme.

 

Benoîte Groult

Benoîte Groult

 

Quand le roman commence, elle s'apprête à quitter la France avec Yves, pour faire le tour du monde en bateau avec deux autres couples, du même âge. Iris, héritière richissime, marié à Alex, professeur de grec ancien, finance ce voyage sur l'un de ses yacht: Si elle a accepté d'entreprendre cette nouvelle aventure (...) c'est pour tenter d'oublier qu'elle aura cinquante ans dans un mois; qu'Alex, son mari, ne lui manifeste plus qu'une tendresse épisodique (...) ; que son fils unique a embrassé la profession de beatnik parce qu'elle n'est qu'une profession de foi qui lui épargne honorablement le souci d'en choisir une autre (...). Le troisième couple se compose de Jacques, dentiste, quarante-trois ans, qui se remet d'un infarctus, et de Patricia. Jusqu'à cet infarctus, un tempérament sanguin doublé d'une éducation chrétienne avaient pu lui faire prendre pour de l'amour l'attachement bénin éprouvé pour son épouse, une Patricia de bonne famille, dans laquelle il avait laissé tomber cinq enfants sans trop y réfléchir. Mais depuis l'infarctus, il est lassé de Patricia qui ne pense qu'à ses enfants, et pour qui l'accomplissement d'une vie se mesure aux capacités reproductrices de l'utérus.

 

Patricia est un personnage fort bien dessiné. J'en connais de ces femmes qui parlent sans arrêt de leurs gosses, fréquentent les clubs d'équitation (je n'ai rien contre le cheval), rient béatement des stupidités de leurs gosses avec d'autres amies tout aussi égocentriques (et qui ne les écoutent que pour raconter à leur tour); femmes profondément indifférentes à tout ce qui n'est pas elles, gentilles aussi, au fond, mais de cette gentillesse qui frôle la niaiserie.

 

Les hommes fuient les Patricia, alors Patricia, imaginant que toutes les femmes sont comme elle, ne cesse d'importuner les deux autres femmes du bateau: Il restait l'auditoire des femmes, présumé favorable. C'est ainsi que Patricia réussissait à séparer les compagnies où elle se trouvait, en empêchant les humains à seins de se mêler aux conversations des humains sans seins. Jacques, on le sait, quittera la bonne Patricia, et le lecteur pourra le comprendre. On comprend très vite que ce voyage autour du monde sera l'occasion, pour chacun de ces couples, de régler ses comptes, de rester ou ne pas rester ensemble, et à cet âge charnière qu'est la cinquantaine, de faire enfin "la part des choses".

 

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Un des intérêts principaux de ce roman est l'ironie intelligente du narrateur qui sait, en quelques phrases, parfois sous forme d'aphorismes, résumer la situation des protagonistes. Le roman est entrecoupé d'extraits du journal de bord tenu par Marion. Ce n'est pas un livre féministe: les femmes comme les hommes y sont décrits sans aucune complaisance, dans une ambiance qui pourrait être celle d'un roman de Sagan, avec la richesse, la beauté environnante des lieux, et ces gens qui ont tout le temps de penser à eux. Il y a du Proust aussi, dans cette façon précise de décrire les petites ondulations du sentiment (d'ailleurs un des livres de chevet de Marion est la Recherche).

 

Le texte d'ailleurs multiplie les références à la littérature (Bloy, Gracq, Ionesco, Beauvoir etc.) Roman qui évoque à la fois le drame éternel du vieillissement (on ne séduit plus, on s'ennuie, on n'aime plus etc.), mais aussi un certain monde, celui des années 70, les trente glorieuses, une certaine légèreté de vivre, où l'on peut penser à la misère du monde puisqu'on est riche, avec cette hypocrisie qui n'a cessé depuis ce temps de prospérer dans certains milieux parisiens. Ce sont des bobos avant l'heure, et c'est tout le talent de Groult d'avoir su déjà dresser leur portrait.

 

Au hasard des pages, je souligne: "Elle commençait déjà à ressentir cette déception qu'elle éprouvait toujours à l'approche de la réalité." "Il vient un moment dans la vie d'un couple où l'on contourne les obstacles au lieu de les attaquer de front." "Il n'avait aucun goût, c'est-à-dire aucun dégoût". "Le mariage, le plus jour d'une vie? Ce n'est jamais vrai pour un homme. Le but de leur existence, c'est beaucoup plus qu'un femme, c'est la vie tout entière à embrasser." "On est incapable d'estimer la peine de l'autre; c'est pourquoi on la supporte si bien". "Que faire de ses journées quand l'amour ne dure que dix minutes?" "On reste lié aussi par le plaisir que l'on donne ou que l'on feint de recevoir." "Chaque fois qu'Yves m'a dit au cours de ces vingt années: "On ne dîne pas à la maison ce soir, tu es contente? Comme ça tu n'auras rien à préparer ", j'ai pensé à la suite sous-entendue: "Mais demain bien sûr, tu t'y remets." Chers lecteurs, Benoîte Groult est une féministe, c'est entendu, mais n'oublions pas qu'elle est avant tout écrivain!

 

Hervé Bel