Les Ensablés - "La peau dure" de Raymond Guérin (1905-1955)

Les ensablés - 14.01.2018

Livre - Bel - Guérin - La peau dure


Raymond Guérin est un peu le parrain de notre blog "Les Ensablés". C'est en effet en lisant l'excellente biographie de Jean-Paul Kauffmann "31, rue Damours" (Vermillon) que j'ai compris que la littérature ne s'arrêtait pas à Proust et Flaubert... Guérin était un très bon écrivain, d'un grand talent. L'oubli dans lequel il a sombré est inadmissible, même si Gallimard a réédité l'essentiel de ses oeuvres dans sa collection L'imaginaire. Félicitons nous donc que les Editions Finitude aient le courage de rééditer ces jours-ci un très beau récit de Guérin: "La peau dure".

Par Hervé Bel


 

Raymond Guérin n'eut pas de chance: il vivait en province, il n'était pas mondain, avait un caractère difficile et mourut à l'âge de 50 ans. Il est parvenu à écrire une oeuvre volumineuse et ambitieuse, malgré son métier d'assureur. Jean Paulhan l'appréciait. Il fut l'ami de notre cher Henri Calet. Homme à vif, il était sans illusion sur la vie. Il mourut désespéré par son sort littéraire.

"La peau dure" paraît en 1948, après "L'apprenti", énorme roman sur la vie médiocre d'un jeune homme embauché dans un grand hôtel parisien. "La peau dure" est en revanche un court texte qu'on lira en une heure et demie tout au plus. Mais dedans, il y a tout le savoir-faire de Raymond Guérin, une maîtrise telle que l'on songe, parfois, à celle de Flaubert dans son admirable "Un coeur simple". Aucun mot de trop, une expression simple et percutante. On sort de la lecture sonné et admiratif, je le dis sans exagérer. Cette pureté est si évidente qu'elle dérange, et que certains critiques (je songe à Jean-Paul Kaufmann) trouvent même que le texte est trop bien fait...

La Peau dure est l'histoire de trois soeurs, Clara, Jacquotte et Louison, se confessant successivement en trois chapitres portant leur nom.
C'est d'abord Clara qui prend la parole. Elle est bonne dans une famille bourgeoise. Madame n'est pas méchante et le prouvera d'ailleurs. Monsieur est moqueur.
 
Les patrons, c'est toujours pareil. Même les meilleurs! ça vous juge sans savoir. Et pourtant, je ne croyais pas, ce matin, que cela allait me tomber si vite dessus.

La trouvaille, l'astuce dirais-je, de La Peau dure, c'est que le récit semble s'écrire juste après l'événement. Clara parle de "ce matin", utilisant pour narrer ses aventures le passé composé, parfois même le présent, ce qui donne une impression d'immédiateté. Il en sera de même pour les confessions des deux autres soeurs, chacune d'elle apportant des précisions, des éclairages nouveaux sur l'histoire des deux autres soeurs. Enchevêtrement d'informations, de détails sur l'une ou l'autre, parfaitement maîtrisé, rendant le texte pourtant sombre, banal a priori, véritablement palpitant.

"Ce matin", donc, le drame arrive avec un gendarme venu arrêter Clara soupçonnée d'avoir avorté.
 
Et tout valait mieux que de vivre dans les transes comme depuis que j'étais au service de Madame. Dans le fond, ce qui m'ennuyait, c'était de laisser Madame dans le pétrin (...) Mais pour ça, elle a été épatante, Madame. Elle ne songeait plus à son déjeuner (...) C'était plutôt à mon sujet qu'elle était préoccupée. 

Pas de caricatures chez Guérin. Les gens ne sont ni tout blancs ni tout noirs. Il aurait été facile de tomber dans le misérabilisme. Rien de tel ici : la patronne de Clara est une femme sincèrement intéressée au sort de sa servante. Mais elle ne peut empêcher que Clara soit placée en préventive.

Pas de ménagement pour les petites gens des années trente. Clara, fille simple, est placée en garde à vue, abandonnée sur un banc deux jours durant, se sentant de plus en plus sale, sous le regard indifférent des policiers. Puis elle est placée en prison, et c'est alors l'occasion pour elle de raconter comment elle en est arrivée là.
D'abord, elle n'a pas avorté: J'ai rien fait pour passer mon gosse. Elle l'a eu de Georges, au S.T.O en Allemagne à Magdebourg. Son père, veuf, l'avait obligée à partir là-bas, avec ses deux soeurs, parce qu'il s'était remarié avec une femme qui les détestait.
 
C'est notre père qui a tout fait. Comme nous étions mineures et qu'il voulait se débarrasser de nous, c'est lui qui nous a désignées au S.T.O. et après c'est lui qui a signé, en notre nom, la feuille de notre engagement. 

Le père de l'enfant mort a tôt fait de se débarrasser de Clara. De même que plus tard, à la Libération, Roger le nouvel amant, fera de même. Clara est née victime et le restera. Ce qui lui arrivera en prison, je vous le laisse découvrir, mais son destin ne sera pas forcément le pire des trois soeurs.

Jacquotte a le même caractère que Clara, mais en plus elle est malade des bronches, ce qui ajoute encore à sa faiblesse. En rentrant du S.T.O, elle a eu de la chance : elle a trouvé un bon époux, un jeune employé dans une épicerie. Il est au petit soin avec elle qui, bientôt, accouche d'un enfant qu'elle adore. Jacquotte est soumise, mais sa force d'aimer, son esprit de sacrifice emportent l'admiration. Comme son mari rêve d'avoir son propre magasin, elle accepte un travail malsain dans le textile qui, peu à peu, détruit sa santé, à tel point qu'elle est contrainte d'aller au sanatorium. Son absence du foyer sera sa perte. Disputes, séparation, et l'enfant? Que deviendra l'enfant? On cherchera à le lui prendre.

Louison est la plus débrouillarde, la plus jolie aussi. Contrairement à ses soeurs, elle a de la force, du caractère, et a su bien mener sa barque en ayant un amant fixe, riche, et quelques aventures. De temps en temps elle aide ses soeurs, tout en éprouvant de la pitié, du mépris parfois, parce que ce sont des victimes, tandis qu'elle se voit forte et jamais dupe. Par elle, on apprendra ainsi ce que Clara est devenue, ainsi que les malheurs de Jacquotte.. 
Mais voilà, on échappe pas à la jalousie, à l'envie d'être aimée, et Louison, comme les autres, risque de succomber. Elle a un type dans la peau, qu'elle attend dans un café, et qui ne vient pas. Elle attend, de plus en plus anxieuse. Peut-être est-ce la goutte d'eau qui fera déborder le vase?

Récit sur la misère, La peau dure marque longtemps l'esprit. Implacable destin de ceux nés du mauvais côté, et qui ne tiennent que parce qu'ils ont la peau dure. A lire absolument.

Hervé BEL.

Raymond Guérin - La peau dure - Editions Finitude - 9782363390882 - 14,50 €

Commentaires

J’ai quatre vingt dix ans, j’ai lu «  L’apprenti » de Raymond Guerin à sa parution. J’avais dix neuf ans et j’ai ensuite lu pratiquement tous les livres de cet auteur que je considère, avec bien d’autres amateurs bien plus qualifiés que moi, comme l’un des plus intéressants de l’après guerre. Sa disparition de l’univers littéraire est injuste mais elle persiste. Bien des tentatives ont été faites pour le remettre au goût du jour, toujours sans succès. Bravo donc pour les Éditions Finitudes, qu’elles persistent ! Je n’ose pas l'écrire car aujourd’hui le monde des prisonniers de guerre de 40/45 est bien oublié, mais qu’elles s’intéressent à « Les Poulpes » un livre à l’ecriture tellement particulière et dont l’echec commercial à profondément affecté l’auteur.

Jean CASTELLI

PS - J’ai encore dans ma bibliothèque tous les livres de Raymond Guerin achetés au fil du temps.



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