Les Ensablés - "La Petite Fille que j’aime" de René Bizet (1887-1947), par François Ouellet

Les ensablés - 19.03.2017

Livre - Ouellet - Bizet - Fille


Romancier, poète de l’École fantaisiste, fondée avant la Première Guerre par Francis Carco et Tristan Derème, journaliste, notamment chroniqueur à L’Intransigeant (sur le music-hall et le phonographe) et à La Revue de France (sur le cinéma), René Bizet a laissé une œuvre émouvante et personnelle, à la rêverie mélancolique et féerique.

Par François Ouellet

 

 

Alors qu’on lui demande, en janvier 1930, de donner une définition de son œuvre, il répond : « je dirais que mes livres veulent être un hommage aux fées ». Réponse sibylline, mais qui s’éclaire quand on a lu ce poète qui court les music-hall, les cirques et les bars pour retrouver le visage des anges, les voix célestes et les rires du Paradis, comme il l’écrit dans son recueil de poésie Saxophone (1925), et ce romancier délicat amateur d’imaginaire, de châteaux (Le Sang des rois, 1923), de voyages (Avez-vous vu dans Barcelone ? 1925), de légendes (Anne en sabots, 1926). Le journaliste et futur scénariste Henri Jeanson le présente ainsi dans Paris-Soir en décembre 1925, à l’occasion de la représentation de L’Homme au sable au Théâtre des Champs-Élysées, music-hall écrit par Bizet et Jean Barreyre sur une mise en scène de Loïe Fuller et une musique d’Arthur Honneger : « René Bizet est un poète fantaisiste. Sa muse porte un chapeau pointu. Elle est photogénique. Elle aime le jazz. Quant à son Pégase, c’est un cheval de cirque qui crève les cerceaux de papier — ces vieilles lunes. René Bizet sait conter, en fumant nonchalamment une cigarette blonde, des histoires d’entre deux mers, des histoires d’ailleurs. Émouvante, nostalgiques et tendres histoires à rêver debout, pleines de sanglots, de femmes étranges, d’amants qui portent leur cœur à la boutonnière et leur âme au bout des doigts, comme un bouquet de violettes. » La description rend assez bien compte de l’ambiance de l’écriture poétique de Bizet, dont La Petite Fille que j’aime (Gallimard, 1928), en ce qui concerne le volet romanesque de son œuvre, est une de ses très belles réussites.

 

Le roman raconte les aventures d’un jeune Français, un orphelin de seize ans, qui, pour ne plus être à charge à sa tante, décroche un emploi de précepteur dans une petite ville en Tchécoslovaquie. La curiosité naturelle de Robert le conduit très rapidement à comprendre que son employeur, M. Palicek, mène certaines affaires louches. Pour éviter que Robert ne se fasse trop d’idées, M. Palicek lui propose de lui faire découvrir ses activités et l’emmène vers une vieille maison perdue au milieu de la forêt, délabrée et selon toute apparence abandonnée, qu’ils n’atteignent qu’après trois heures de marche. Mais, sans doute parce qu’il est amusé à l’idée d’effrayer Robert, M. Palicek l’y enferme et s’en retourne chez lui. Une trappe permet bientôt à Robert de descendre au sous-sol, où il découvre un salon, des chambres, tout un ameublement au milieu duquel vivent une dizaine de nains. Robert montre tout de suite beaucoup d’intérêt et d’affection pour la jeune Margaret, qui lui raconte toute une histoire invraisemblable de fabrique de nains. De retour le lendemain matin, M. Palicek avoue à Robert qu’il est négociant de nains, qu’il les dresse, leur apprend à jouer la comédie avant de les vendre aux cirques sur le marché noir. Mais l’un des nains, Trick, met le feu à la maison, d’où ne réussissent à s’échapper que Flop (l’associé de M. Palicek), Robert, Trick, Margaret et l’amoureux de celle-ci, Julien.

 

Cette aventure, qui a d’abord les allures de roman d’enquête, bascule dès lors dans une sorte de conte de fées, comme si la trappe de la maison nous avait introduit dans l’espace irréel de l’Alice de Lewis Carroll. Ces nains perdus dans la forêt évoquent la famille du Petit Poucet, cependant que Robert se réjouit de trouver auprès d’eux la fraîcheur et la poésie des légendes de son enfance. Ils parviennent tant bien que mal à un village où, pour gagner quelques sous, Robert a l’idée de leur faire jouer la comédie dans la grande salle de l’auberge. Les trois nains offrent une performance qui est « un miracle de grâce et de mélancolie ». Mais après quelques soirs de représentation, l’alcoolisme de Trick les fait chasser du village et prendre le chemin de Prague. En route meurent tour à tour Julien (d’épuisement) et Trick (d’un accident). La fin du roman, aussi jolie qu’inattendue, amène Robert à accepter avec Margaret la proposition de Flop de partir en tournée en Amérique. Si Margaret, peut-être promise à devenir une vedette, va monter sur scène, Robert jouera quant à lui à la « poupée », car c’est encore le mot le plus juste pour décrire à la fois Margaret et la forme de l’attachement de Robert pour celle-ci. Cette petite fille, vivante et affectueuse, lumineuse et fabulatrice, innocente et pudique, il ne saurait s’en passer. « Car c’est un jeu pour moi que cette vie que nous allons mener, et, plus enfant que Margaret, je n’ai pas pu abandonner mon jouet. On a déjà vu des gamins qui, en prenant de l’âge, ne pouvaient se séparer d’un soldat ou d’un ourson de peluche dont on leur avait fait présent », explique-t-il à sa tante en lui annonçant sa décision. Le jeu est la meilleure façon pour Robert d’exprimer son émotion, de nommer un amour inhabituel et d’une certaine manière monstrueux, mais qui, dans l’imaginaire du cirque et de la comédie, prend un air de jeunesse éternelle et de défi aux normes bourgeoises de la réussite, et fait le pari d’une vie de beauté et d’un amour renouvelé en dehors de la société des hommes. La vie est un jeu, mais l’amour est sérieux. Qu’est-ce que l’amour du reste, n’est-il pas multiforme, n’a-t-il pas nécessairement le visage de celui qui aime ? « Mais jamais elle n’avait été plus près de mon cœur. Qu’on n’aille pas supposer que je me donnais le ridicule d’être amoureux d’elle. Je l’aimais comme une gamine exceptionnelle. Je l’aimais… Après tout, je ne saurais dire au juste comment. »

 

C’est un roman qui a un vrai charme, de la grâce, avec quelque chose d’aérien, comme s’il avait été écrit sans effort, et peut-être est-ce tout cela, un roman qui vieillit bien, auquel on prend encore plaisir. Bien sûr, La Petite Fille que j’aime évoque irrésistiblement Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, et sans doute aussi l’auteur des Filles de feu, à qui au même moment Bizet consacre une biographie (La Double vie de Gérard de Nerval, Plon, 1928). Et ce qu’il écrit à propos de Nerval illustrerait assez bien le sens que Robert donne à sa relation avec « la petite fille » : « Je pense que la vie d’un écrivain ou d’un philosophe qu’on aime n’est jamais pour nous que notre existence transportée dans la sienne. Au vrai, à qui donc nous intéressons-nous particulièrement, sinon à ceux qui nous ressemblent et que nous comprenons d’autant plus aisément que nous avons moins d’efforts à faire pour les aimer ? »

 

La Petite Fille que j’aime se trouve aussi en puissance dans les romans antérieurs de Bizet, qui empruntent les sentiers de l’aventure et du dépaysement, où les héros grandissent difficilement, font un apprentissage douloureux et souvent infructueux de l’âge d’homme, comme le jeune fils du roi assassiné qui, dans Le Sang des rois, choisit de fuir avec celle qu’il aime pour échapper aux devoirs que lui impose la royauté. Mon royaume pour un amour, pourrait-il dire s’il avait lu Shakespeare.

 

François Ouellet — mars 2017