Les Ensablés - "La Pomme rouge" de Francis Garnung (né en 1925)

Les ensablés - 21.05.2017

Livre - Prolongeau - Garnung - Pomme


L'équipe des Ensablés remercie chaleureusement Hubert Prolongeau de nous donner aujourd'hui un article sur un véritable Ensablé, Francis Garnung. Hubert Prolongeau est écrivain, auteur d'une douzaine de romans, et critique de cinéma et de littérature. Il a collaboré avec Télérama, Le monde diplomatique, Libération et Le Magazine Littéraire. Sa participation à notre travail est pour nous la preuve que Les Ensablés commencent à être connus.

Les Ensablés.

 

Salué dés son premier roman, il n'en a guère écrit d'autres. En 1956, Francis Garnung signe chez Pierre Horay et sous le parrainage de René de Obaldia un texte audacieux et lyrique qui raconte la valse hésitation d'un satyre autour d'une enfant dont il cherche à provoquer le consentement tout en s'effrayant de ce qu'il est en train de faire. Précédant "Lolita" de deux ans, ce roman ne rencontrera pas son public, et son auteur, aprés un second livre, préférera se retirer et ne publiera plus qu'à compte d'auteur.

Par Hubert Prolongeau



 

Il n'a jamais été reconnu, sinon de quelques pairs. Aucune mode ne l'a porté, fût-ce un instant: Francis Garnung est un écrivain oublié, mort à peine né, amputé de l'oeuvre à venir par l'échec commercial et le découragement. Il s'est pourtant toujours rêvé littérateur. L'enfant de dix ans écrit de petits contes. L'adolescent échange des textes avec des amis que tenaillent les mêmes envies. La résistance, où il s'engage à seize ans, le pousse un temps vers d'autres combats. Imprimeur taille-doucier, il travaille avec Max Ernst ou Jacques Villon. Une nouvelle et des poèmes publiés par "Combat" lui font rencontrer Maurice Nadeau. Une de ses pièces est montée par Roger Blin.

 

Pendant ce temps, "La pomme rouge" mûrit. Serait-elle encore publiée aujourd'hui ? "Je me suis rendu compte que j'étais attiré par les petites filles, à la façon d'un Lewis Carroll, expliquait-il. J'aimais leur grâce, leurs gestes de femmes naissantes. J'ai eu peur de devenir pédophile. J'ai écrit "la pomme rouge" pour me dégager de ça". En une suite de lettres, "La pomme rouge" raconte la passion de François, trente ans, pour Guillemette, douze ans. Lettres sans réponses, peut-être rêvées, pudiques et osées.

Garnung trouve l'équilibre idéal entre l'audace et la tendresse, le désir trouble et l'amour naissant, le "péché" et la grâce. Traité du désir amoureux, son court roman, acide et grisant, flirte en permanence avec l'ambiguité sans jamais tomber sans le mauvais goût. Ce que son amour a d'interdit, il l'assume et le sublime à la fois.

 

"La pomme rouge"est-il un livre maudit ? Il trouve vite un éditeur. La critique salue hautement :

Clara Malraux, René de Obaldia, Marcel Béalu louent la réussite du court récit. Mais il reste intouché sur les étals des libraires. L'opinion publique ne lui accorde même pas l'honneur d'un scandale. Les espoirs de Garnung s'écroulent. Il cherche à comprendre : le sujet, sans doute, à la fois trop scabreux et trop pudiquement traité. Quelques mois plus tard, pourtant, "Lolita"...

 

Il lui faudra dix ans pour sortir un nouveau livre: "Les miroirs et les chênes" paraissent en 1965. Le même scénario se répète: critique trés élogieuse, public absent. Garnung écrira encore, mais ne publiera plus qu'à compte d'auteur, chez L'Harmattan entre autres. En 1976, les "Nouvelles littéraires" publient une enquête sur les introuvables à rééditer d'urgence. Michel Tournier a choisi "La pomme rouge", et termine son papier par ses mots: "Francis Garnung, qu'êtes vous devenu ?".

Une réédition chez Phebus au début des années 80 répondra à la question mais ne renversera pas la tendance. "La pomme rouge" ne vit plus que des coups de dents d'un public de fidéles. Au mois savent-ils en apprécier la saveur douce-amére, cette saveur qui s'installe en nous et ne nous quitte plus.

Hubert Prolongeau. Mai 2017