Les Ensablés - "La taupe" de Pierre Luccin (1909-2001), entre François Mauriac et Marcel Aymé

Les ensablés - 08.02.2015

Livre - Bel - Luccin - taupe


A la librairie Mollat, Pierre Luccin est un auteur connu. Vous obtiendrez sans difficulté un exemplaire de son roman "La taupe", publié en 1943 et réédité en 1982 par Gallimard. Mollat en possède un bon stock en haut d'une étagère. Et pour cause, Luccin est né dans le bordelais et eut son temps sa petite heure de gloire, avec ce texte qui fit l'objet en 1996 d'un téléfilm. Luccin eut le malheur, tout comme André Thérive, de continuer à publier des nouvelles dans la presse de l'occupation, notamment "La gerbe" la bien nommée, et fut à la libération l'objet de poursuite dont sa réputation ne se remit pas. Pour la littérature, c'est bien dommage.

 

Par Hervé Bel

 

Taupe

 

Les Éditions Finitude ont eu néanmoins la bonne idée de publier son dernier texte "Le sanglier" en 2014. Il en a écrit sept (plus un manuscrit "Martine Cardounet" présenté en manuscrit à un concours en 1944), dont une partie inspirée de sa vie de steward sur les transatlantiques (cliquer ici et ici). Après la guerre, Luccin est devenu négociant en vin. La taupe est un roman classique se situant dans le Bordelais. Tout comme dans Mauriac, mais aussi Chardonne ("Les destinées sentimentales"), les héros sont les propriétaires d'une vaste propriété, les Marronniers, qui produit bon an, mal an, du vin de Bordeaux. Il y a la sœur Inès Lagarosse, surnommée la taupe, curieuse de tout, poussant ses galeries jusque chez les voisins, et son cadet, Bernard, un drôle, un bon vivant, qui se laisse vivre.

 

Bel homme, il est chasseur, de gibiers, mais aussi de femmes. Bernard Lagarosse aimait les femmes. Ce n'était pas sa faute, il avait un fort tempérament. Sa virilité apparaissait sur son visage sanguin. Dans le pays, les hommes le craignaient sans rien en dire. C'est un prédateur avide, aimant dévorer plutôt que manger les petits plats que lui prépare sa sœur lorsqu'il rentre de ses chasses à la femme (Louisette, Rose...).

 

Pierre Luccin

Pierre Luccin

 

Le domaine tombe en ruine. Les vignes ne sont plus entretenues. Les autres propriétaires attendent avec impatience que les Lagarosse soient contraints de vendre. Inès est désespérée. Elle voudrait que son frère gagne un peu en sérieux, mais la cause semble entendue. On a pour elle, au début, beaucoup de sympathie. C'est elle qui tient le domaine, vaille que vaille. Son frère est le seul amour de sa vie de vieille fille passée à visiter ses vignes, à discuter avec les fournisseurs. Mais l'angoisse est là: si rien ne change, comme on le murmure au village, alors le domaine sera vendue, dans six mois au plus tard. Mais la vie est la plus forte dans ce pays si doux où les Allemands semblent absents...

 

En lisant "La Taupe", dans ces parties les plus gaies, je songeais au Marcel Aymé de "la Jument verte". Luccin a sa légèreté pour évoquer les personnages de la campagne, la joie jamais très loin de la dure cruauté de la nature. Bernard revenait de chez la Louisette. Lorsqu'il tomba par hasard, au cabaret, en plein cercle de confidences. Ils étaient une dizaine à l'écouter, et Cadichon, les mains bien à plat sur son ventre, riait plus fort que tous les autres. Debout, Grain de Mil, la moustache étirée, le képi en bataille, terminait juste sa tirade. Rien de bien neuf, direz-vous. Autant lire Pagnol, Aymé, ou voir les films d'Yves Robert (ce prodigieux "Ni vu, ni connu"). Mais Mauriac n'est pas loin non plus. A quelque temps de là, le domaine voisin des "Marronniers" est racheté par une Parisienne, une certaine Juliette, dont on saura peu de choses. Sans doute une déception amoureuse, certainement le dégoût de la vie mondaine, et la soif, comme on dit maintenant, d'authenticité l'ont menée jusqu'à Bordeaux.

 

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Pour Inès, la nouvelle est de taille. Voilà la solution à tous les problèmes! Il faut que Bernard séduise Juliette et l'épouse. Elle a tant de pouvoir sur lui qu'elle le convainc assez aisément, d'autant que, ma foi, cette Juliette, même si elle est « plate », ne manque pas de charme. Au début, tout va bien. Mais Bernard ne tarde à découvrir que c’est une une femme extraordinaire, si différente, qui parle de choses qu'il ne connaît pas (les livres, les mots, la peinture), éprouve pour les animaux de l'amitié, et sait se moquer de lui, gentiment, mais suffisamment pour que cet homme ait envie de changer, pour lui plaire. Il a pour lui sa vitalité, son appétit de vivre, sa beauté à laquelle, d'ailleurs, Juliette n'est pas insensible. Mais de là, l'épouser... On suit, ravi, la transformation de cet homme, peu à peu humanisé, s'occupant enfin de son domaine et de celui de Juliette qui finit par consentir à l’épouser. Tout est bien qui finit bien ? Non, bien sûr, puisqu’il y a la sœur qui voudrait bien s’installer avec eux. Bernard ne veut pas, ne veut plus : il a changé. Inès lui fait horreur, ayant découvert sa mesquinerie, son âpreté, son aveuglement (c’est une taupe). Dès lors, le drame devient possible, car Inès aime son frère. Acceptera-t-elle de se retirer ? Commencé comme une farce, le roman tend à la tragédie, interrogeant le lecteur sur la nature des amours, les jalousies inévitables.

 

Peut-on vraiment aimer, même si c’est à son détriment ? Je ne vous en dirais pas plus. Allez acheter ce beau roman court et dense, qui vous transporte à la campagne, dans les cuisines chaudes, lorsque, par temps de pluie, on rentre, la faim au ventre, et que l’on sent le parfum de la rôtisserie. Et aussi, les étés bordelais, déjà peints par Mauriac, mais là il s’agit de Luccin, esprit plus solaire. Luccin connaît bien le monde de la vigne, et c’est aussi l’occasion d’en apprendre un peu sur le vin. Bonne lecture !