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Les Ensablés - "Le bonheur du jour" (1960), José Cabanis (1922-2000)

Les ensablés - 10.09.2017

Livre - Bel - Cabanis - Le bonheur du jour


« On ne sort pas de la lecture d’un livre de Cabanis – n’importe lequel – sans éprouver le désir de découvrir les précédents ou les suivants, de remonter jusqu’à la source ». Voilà ce qu’Angelo Rinaldi déclare dans son discours de réception à l’Académie, en 2000, lorsqu’il prend place dans le 20e fauteuil occupé jusqu’alors par Cabanis ; et force est d’admettre qu’il a absolument raison. Pendant ces — courtes — vacances, j’ai lu à la suite trois romans de Cabanis, et mon envie de lire les autres est toujours aussi forte...

Par Hervé Bel


 

Ces vacances me laisseront le délicieux souvenir d’avoir lu Le bonheur du jour, Les cartes du temps et L'âge ingrat de José Cabanis, nom qui me disait vaguement quelque chose, à ne pas confondre avec celui de Cabanès, historien plaisant à la façon de Lenôtre. José Cabanis, académicien, est l’auteur de deux cycles romanesques, soit une dizaine de romans en tout, ainsi que d’essais historiques (dont Le sacre de Napoléon, dans la collection des Trente journées qui ont fait la France). Mais de quel roman parler, cher lecteur, quand les trois romans en question m’ont plu pareillement ?

Ce sera Le bonheur du jour (1960) : ce texte à la jonction de Proust et de Marguerite Yourcenar, avec son merveilleux Souvenirs pieux. Une langue riche et poétique, où le narrateur multiplie les détails signifiants, les descriptions toujours senties, jamais inutiles. Au fur et à mesure, par l’accumulation des mots, les images deviennent de plus en plus précises, nous donnant l’impression que le narrateur touche là quelque chose qui se rapproche vraiment du passé et nous le fait sentir.

Alors, intoxiqués par le style de l’auteur, on se met à penser comme lui, mais cette fois à propos de notre propre passé. C’est cela un bon écrivain, être capable de fournir au lecteur une nouvelle manière de voir et penser. On me dira : Cabanis n’a rien inventé, c’est du "sous Proust", du "sous Yourcenar". Je n’en ai cure. Le plaisir de la lecture est telle qu’on oublie les prédécesseurs.

Le bonheur du jour commence ainsi : Je serai un autre, si je n’avais pas tant aimé la Comtesse de Ségur. On est assuré de n’être jamais malheureux, quand on a découvert très tôt le bonheur de lire. On en a pour la vie.

Au fond, ce roman est une ode à la littérature, à travers le destin d’Octave, l’oncle du narrateur. Octave est un personnage fantasque, toujours fumant, mourant d’ailleurs, bien après les événements qui sont racontés, d’un cancer du poumon. Il appartient à une famille de notables de province qui permet de penser à l’avenir sans jamais envisager de le gagner. Autant le dire, c’est un peu le monde de Proust, un Illiers amélioré. La grand-mère est là, riche et cultivée, donnant au narrateur le moyen de sentir, de voir le monde autrement. Et puis il y a cet oncle Octave si différent des autres, et qui paraît si odieux parfois.
 

Octave est poète. Toujours à écrire des vers. Jeune, il a encore quelques espoirs. C’est lui qui introduit Paul Valéry lors d’une conférence qui se déroule dans une petite ville de province. et le grand poète daigne le féliciter : Rarement, dit-il, je me suis senti deviné comme par vous. On ne peut mieux comprendre mon œuvre. Mais ce sera tout. Octave ne profitera pas de l’aubaine.
 

Il se marie avec Agnès, tante Agnès, femme charmante. Le narrateur, encore enfant, dit : Je lui dois d’avoir remarqué pour la première fois la beauté d’un visage humain, et deviné ce que peut être la grâce d’un corps. Le couple battra de l’aile très vite, sans qu’on sache vraiment pourquoi, mais l’on devine que le problème est plutôt du côté du mari, car Octave appartient à cette race d’hommes incapable de connaître et de donner le bonheur. Il ne croit en rien, sinon à la poésie. Elle lui fera perdre sa vie d’homme, mais à la fin, la lui fera peut-être gagner. Lui le païen, le bouffeur de curé, trouvera dans la beauté de la musique des mots quelque chose qui la dépasse.
 

Entre-temps, systématiquement, il se sera réfugié dans le malheur. Quelques instants pourtant, lorsque, jeune étudiant, il fera ce voyage en Allemagne : Octave se sentait libre et jeune : l’idée même de la mort ici n’effrayait pas (…) Le baroque le plus exquis foisonnait : vierges contournées tout en révérences, Dieu-le-père à la barbe en volutes (…) Une bougie à la mai, Octave découvrait souvent un retable dans une chapelle obscure (…) Octave éteignait la bougie, respirait cette odeur de cire, d’encens froid et d’humidité, écoutait son pas sonner.
 

Mais ces joies fugaces, combien de tristesse après ? Il finira après la guerre, misérable.
 

Ce roman est le premier d’un cycle de 5 romans, où l’on voit apparaître notamment un personnage récurrent, fascinant, une femme, bien sûr, madame de Marsant, la Nathalie qui sera le grand amour du narrateur adolescent dans Les cartes du temps, qu’il faut lire à la suite du Bonheur du jour. On baigne avec délice dans la mélancolie profonde que sait si bien répandre José Cabanis.
 

Cabanis… On ne peut s’empêcher quand on a aimé un livre et senti une sensibilité qui est un peu la nôtre d’aimer son auteur, de le croire une grande âme, un esprit supérieur. De fait, Matthieu Galey dans son Journal récemment réédité (Laffont, Bouquins) semble confirmer notre impression. A propos de Cabanis qui échoue au Goncourt face à Edmonde Charles-Roux (1966), il écrit : (je) fais un tour chez Gallimard, plutôt désert, pour complimenter, consoler Cabanis. Mais c’est un écrivain au dessus de tout cela, je crois. Cela en dit assez, je pense.

Bonne lecture.
 

  1. Au fait savez-vous ce qu’est un bonheur du jour ? Un petit meuble où ranger ses affaires. Dedans, le narrateur y découvrira… tous les poèmes de l’oncle Octave patiemment écrits durant toute sa vie, et cachés là… Pour l’éternité ?

    Courte biographie (Académie française)


José Cabanis Né à Toulouse, le 24 mars 1922. Toutes ses études chez les Jésuites de cette ville, mais renvoyé au milieu de l’année de philosophie pour mauvais esprit. Il redouble cette classe au lycée de Toulouse, où il a la chance d’avoir pour professeur Georges Canguilhem. Il mène ensuite à leur terme une licence de philosophie et une licence en droit. C’est alors qu’une nouvelle chance lui permit de suivre le cours de Vladimir Jankélévitch. Autre expérience bénéfique : requis au titre du Service du Travail Obligatoire, il se retrouva, en Allemagne, manœuvre dans une usine d’armement, de 1943 à 1945.
 

Revenu en France, il présenta un diplôme d’études supérieures de philosophie et poursuivit son doctorat en droit jusqu’à une thèse sur l’organisation de l’État d’après La République de Platon et La Politique d’Aristote. Quelques années avocat, mais sans succès, il devint expert près la cour d’appel de Toulouse, activité exercée pendant environ quarante ans, avec conscience et ennui.
 

Il trouvait cependant sa revanche et son bonheur en consacrant une partie de ses nuits à écrire. De 1952 à 1969, il publia dix romans, puis divers essais où se mêlaient littérature et histoire à partir de 1970. Il reçut plusieurs prix littéraires, avant de se voir attribuer le grand prix de littérature de l’Académie française en 1976. En 1990, un dernier roman, Le Crime de Torcy, constituait la conclusion de tous ses romans, conçus pour n’en être qu’un seul.
 

Élu à l’Académie française, le 21 juin 1990, au fauteuil de Thierry Maulnier (20e fauteuil). Mort le 6 octobre 2000 à Toulouse.