Les Ensablés - "Le Centenaire" de René de Obaldia, par Carl Aderhold

Les ensablés - 07.02.2016

Livre - Obaldia - Aderhold - académie


« Dans treize ans, je serai centenaire. On ouvrira grande la porte du salon et les contemporains viendront me toucher. » Quand René de Obaldia publie Le Centenaire, en 1959, il a à peine quarante ans. Arrière-petit-fils du deuxième président de Panama, fils d’un consul et d’une mère Picarde, cousine de Michèle Morgan, né à Hong-Kong en 1918, Obaldia est surtout connu pour ses pièces de théâtre, Du vent dans les branches de sassafras ou Monsieur Klebs et Rozalie. Il est également poète, a écrit des chansons pour Luis Mariano, et depuis 1999, est entré à l’Académie française.

Par Carl Aderhold

 

 

Cette « épopée de la mémoire » est un roman-poème, le monologue intérieur de Monsieur le Comte qui fait défiler ses souvenirs sans ordre depuis le siège de Paris en 1870 jusqu’aux années 1950.

 

Le succès critique est immédiat. Obaldia obtient le prix Combat, journal aujourd’hui disparu créé pendant la Résistance et qui comptait parmi ses journalistes, Pascal Pia et Albert Camus. Mais le roman ne rencontre guère de succès auprès du public, sans doute gêné par le sujet, la vieillesse à une époque où les centenaires ne sont guère nombreux.

 

« Certains ont cru que pour écrire ce roman j'avais écumé les maisons de retraite pendant deux ans. Mais pas du tout ! Tout sortait de mon imagination », confie Obaldia lors d’un interview à Lire en 1998.

Comme toujours avec Obaldia, la réalité est le point de départ, un support factuel pour se rendre vers quelque chose de poétique.

 

Ce qui frappe dans la logorrhée de ce vieillard intarissable, c’est l’absence de toute nostalgie. Tous les événements grands ou petits évoqués au fil de la plume sont comme autant de marqueurs qui servent à donner l’illusion du vrai au lecteur. Qu’il parle de la ligne Madeleine-Bastille, des diligences, de la guerre russo-japonaise, de la Môme Cracra, de la Grosse Bertha ou du Chat Noir, tous ces faits font partie d’une culture commune du public quelque soit sa génération.

 

Il est frappant de voir comment dans les années 1950-1960, il existe encore une mémoire collective, partagée aussi bien par les grands-parents que les petits-enfants. Les références sont les mêmes sans qu’il soit besoin de les expliquer. Le vintage, la culture jeune, la tyrannie d’un présent aussitôt apparu, aussitôt oublié tel que la télévision puis Internet l’imposeront par la suite, n’existent pas encore. En le lisant on a l’impression au contraire d’un enrichissement progressif, par couches successives de la mémoire, qui donne à ce centenaire, un langage commun avec son lecteur, dépourvu de l’angoisse de sa disparition.

 

Chez Obaldia, la vieillesse est avant tout la richesse, l’épaisseur, la coulée, la célébration aussi de cette mémoire, bien avant d’être une peur de mourir, une décrépitude. Elle n’est pas absente certes mais contrebalancée sans cesse par ce débordement poétique de la réminiscence, comme une ode à la vie, pleine de bruit et de fureur.

 

Il y a une liberté profonde dans le ton et les propos de Monsieur le Comte, toute à la fois provocatrice et jouissive. Sous couvert d’une forme simple, l’écriture au fil de la plume, l’enchaînement des pensées sans suite, il y a au contraire un rythme, une prose envoûtante, tour à tour prosaïque et lyrique.

 

Le vieillard d’Obaldia n’est en rien cacochyme ou égrotant, et ses scansions répétitives ne sont pas là pour signaler un quelconque radotage, une dégénérescence dû à l’âge, mais pour impulser un rythme, une prosodie incantatoire.

 

« Au fond, nous sommes à peine remis du plissement hercynien.» L’écriture d’Obaldia, étincelante et roborative est comme une cocotte-minute dans laquelle cuit à l’étouffée une langue au classicisme élégant que vient relever une pincée de modernité. Onomatopées, expressions populaires, mots d’argot sont autant d’ingrédients qui pimentent sa prose, lui donnent sa saveur poétique. Sur-réaliste, assurément la démarche d’Obaldia l’est, comme il le revendique lui-même. Mais un surréalisme débarrassé de toute emprise théorique comme de son caractère parfois affiché de gratuité. Car Le Centenaire n’est pas un de ces jeux littéraires où se dévoile la maestria d’un auteur. Il est bien plus que ça. Une méditation. Une réflexion sur la condition humaine, que par pudeur Obaldia s’est attaché à cacher derrière la légèreté et l’humour.

 

Sans doute ses influences culturelles hispanophones y sont-elles pour beaucoup, mais il y a chez lui, à l’instar d’un Ramon Gomez de la Serna (1888-1963) auteur d’un roman sur les seins et qui voulait abolir la distance entre la réalité et la littérature, un sens aigu du dérisoire. Non pas la dérision, mais le dérisoire. Le dérisoire de notre existence, de nos croyances, qui rend comique toute aspiration à la grandeur et tragique nos amours, nos emportements.

 

Il n’y à là nul jugement, nulle moquerie. Quand Monsieur le Comte s’éprend de Monette, une jeune femme d’une vingtaine d’années et jalouse son petit ami qu’il traite « de jocrisse, de butagaz », ce n’est pas pour se désespérer de ne pas avoir cent ans de moins. C’est au contraire l’occasion de se remémorer les plaisirs de la chair et de se lancer dans un hymne aux femmes et à la sexualité. Le dérisoire chez Obaldia est tout à la fois sens du tragique et grandeur de l’homme, source de rire et de tendresse.

 

Par une de ces ironies dont l’histoire est coutumière, Obaldia est en passe à son tour de devenir centenaire. Pressé par son éditeur, il avait lui-même fini par céder à la tentation tel son héros, Monsieur le Comte, d’écrire ses mémoires, Exobiographie en 1993.

 

Avec la même pudeur dont il faisait preuve dans Le Centenaire, il réussit le tour de force de raconter sa vie sans être présent, se concentrant sur tous ceux qu’il a croisés dans son existence et l’ont marqué (d’où le titre d’Exo biographie par opposition à Auto biographie).

 

« Aujourd’hui, je me sens aussi lucide que si je n’avais pas existé » disait Pessoa qu’Obaldia aime à citer. Sans doute est-ce là l’ambition de l’écrivain, se dissoudre dans les mots jusqu’à en faire sentir le dérisoire, seule façon de toucher du doigt, la profonde dignité de chaque existence.

 

Carl Aderhold