Les Ensablés - “Le club des longues moustaches” de Michel Bulteau

Les ensablés - 29.04.2018

Livre - Bel - Bulteau - Club moustaches


La petite Vermillon vient de rééditer "Le club des longues moustaches" de l'écrivain Michel Bulteau, livre paru en 1988 aux Editions Quai Voltaire. Le titre de l'ouvrage vient de Paul Morand. C'est ainsi qu'il qualifiait Henri de Régnier et quelques autres qui, à l'orée du vingtième siècle, ne vivaient que de littérature et adoraient Venise. L'occasion pour nous de visiter un monde disparu et, avec la distance du temps, si poétique.
Par Hervé BEL


Qui étaient les membres de ce club très sélect?

Avant tout, Henri de Régnier, écrivain et mari malheureux de Marie de Hérédia, elle-même auteur de romans parus sous le nom de Gérard d'Houville. Mince, chauve, un monocle teinté coincé dans l'arcade sourcilière  broussailleuse, Régnier avait une propension à la mélancolie, et commit des romans et des poèmes à redécouvrir. Secret, il eut cette phrase à méditer: "Tout homme à s'expliquer, se diminue. On se doit à son propre secret. Toute belle vie se compose d'heures isolées".

Les autres moustachus que Bulteau évoque dans son livre sont encore moins connus que Régnier, et pourtant ils comptèrent dans la vie littéraire de leur temps.C''est un des mérites de ce livre d'évoquer les figures de Jean-Louis Vaudoyer, Emile Henriot et Edmond Jaloux.

Ces quatre hommes se ressemblaient: ils aimaient Venise, y allaient seuls ou bien ensemble. Le soir, ils se retrouvaient au Café Florian.et faisaient assaut d'esprit. La Sérénissime était le lieu où un homme de goût des années 1900 se devait être, accompagné ou non. Ces hommes aimaient les femmes, mais trouvaient aussi la poésie dans les ruelles désertées de la ville, et les grands palais effrités.

La tentation de Venise était irrésistible, et tous les grands écrivains de ce temps y ont en effet succombé: Barrès, bien sûr, et Proust, à qui ces hommes sensibles, raffinés, font aussitôt penser. Par leur façon de vivre, leur oisiveté apparente (ils écrivaient quand même beaucoup), ils ressemblent à certains personnages de la Recherche.

D'ailleurs, tous les quatre connaissent Proust, lequel ira jusqu'à demander à Régnier d'écrire pour lui un article dans le Figaro destiné à soutenir sa candidature à l'Académie Française. En 1921, C'est Vaudoyer qui mène Proust au musée du Jeu de Paume pour contempler La vue de Deft. Cette visite est d'autant plus importante qu'elle inspira à Proust la scène capitale de la mort de Bergotte. En 1922, Jaloux accompagne le Maître à une soirée au Boeuf sur le Toit, et rend justice à la Recherche par une critique élogieuse dans laquelle il explique la structure du texte (cf. la biographie de Proust de Michel Erman). De même Henriot qui, en 1920, publie une chronique pertinente sur Le côté de Guermantes.

Au fond, Proust et ces hommes à longues moustaches se ressemblaient. Seulement Proust était le plus doué...  Le livre de Michel Bulteau montre bien néanmoins quel niveau de civilisation, ces hommes oubliés avaient atteint. 

Le livre de Bulteau se promène allègrement à travers leurs vies qui se finissent toujours en vers et en prose. Il nous dévoile les goûts qui les liaient : l'élégance dans la mise, le cigare, la peinture, et bien sûr Stendhal.

Stendhal "le héros secret du club des longues moustaches. Les princes de Ligne désabusés ont idéalement vécu dans son intimité (...) Ils lui ont emprunté ses rêves. Ils se sont épris chimériquement de ses héroïnes."

Au hasard de leurs périgrinations, Bulteau évoque encore d'autres figures, dont Miomandre "Chemise à jabot, gilet blanc, jaquette noire et escarpins vernis", et tant d'autres comme Elémir Bourges qui recevait Vaudoyer dans une "robe de travail en velours violet agrafée d'argent." Et ce même Vaudoyer qui aimait tant Boylesve...

De la lecture des Longues moustaches se dégage une impression mélancolique de ce temps enfui, sans doute revisité par le talent de Bulteau qui a l'érudition toujours légère.

Un moment, on revit un peu avec eux.

Mais voilà, ces hommes sont morts depuis longtemps. Ils ont bien vécu, ont espéré la postérité qu'ils n'auront pas. Méritent-ils pour autant l'oraison funèbre qu'Edmond Jaloux destinait à la quasi-totalité des hommes : "X est rentré dans la poussière dont il n'aurait jamais dû sortir"?

Je ne le crois pas.

Hervé BEL

Michel Bulteau - Le club des longues moustaches - La Table Ronde, coll. La petite Vermillon - ISBN 9782710387169 - 7,30 €
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Commentaires

Aussitôt après avoir lu cet article irrésistible, j'ai acheté Le club des longues moustaches, en version numérique, pour l'avoir tout de suite !

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