Les Ensablés - "Le club des neurasthéniques" de René Dalize, à l'Arbre Vengeur

Les ensablés - 03.10.2013

Livre - Bel - Dalize - arbre vengeur


Voilà un bien curieux livre exhumé par L'Arbre Vengeur, maison d'édition émérite qui perpétue la réputation littéraire de Bordeaux. Plutôt qu'une "exhumation" d'ailleurs, il faudrait plutôt parler de re-création, car "Le club de neurasthéniques" n'a jamais été publié en volume, mais seulement en 50 feuilletons qui suscitèrent l'enthousiasme des lecteurs du journal "Paris Midi" des annes 1900. L'auteur s'appelait René Dalize, en réalité René Dupuy des Islettes, un temps officier de marine, et un des meilleurs amis de Guillaume Apollinaire.

 

Par Hervé Bel

 

Neurathéniques

 

Né en 1879, il mourut sur le front en 1917, avec le grade de capitaine. On ne sait où il fut enterré. Curieux, prémonitoire, si l'on songe qu'il est également l'auteur d'un poème intitulé "Ballade du pauvre macchabée mal enterré" qu'il dicta à Apollinaire. Une des rares œuvres qui soient restées de lui.

 

Je suis le pauvre macchabée mal enterré,/ Mon crâne lézardé s'effrite en pourriture,/Mon corps éparpillé divague à l'aventure/Et mon pied nu se dresse vers l' azur éthéré./Plaignez mon triste sort./Nul ne dira sur moi: « Paix à ses cendres! »/Je suis mort/Dans l'oubli désolé d'un combat de décembre.

 

On consultera avec profit la postface que consacre Eric Dussert à Dalize(cliquer ici).

Le roman, écrit en 1912, commence en mai 1915, alors que la peste venue d'Asie ravage l'Europe et la France. Paris est déserté. Les gens fuient la mort en campant aux abords de la ville. Lorsqu'il écrivait son roman, Dalize ne pouvait pas soupçonner que l'année 1915 verrait une autre forme de peste, bien plus redoutable, peut-être.

Claude-Alain Mercœur, lui, trentenaire à demi-ruiné, se trouve dans le bar de la Limace qui est, à ses yeux désabusés, le seul endroit fréquentable de Paris. Car Mercœur, a beaucoup vécu et est revenu de tout, après avoir dilapidé sa fortune.

Il est le secrétaire d'un club très fermé: le "club des neurasthéniques". Pour en être, il faut prouver son état de neurasthénique, le neurasthénique ayant horreur de celui qui ne l'est pas. Là seulement il pouvait rencontrer quelques échantillons d'humanité aptes à comprendre son état d'âme, blasés, désenchantés ainsi que lui-même et dépourvus de toute ridicule ambition.

 

snobs

 

Ce sont des snobs, extrêmement sensibles, et qui ont même renoncé à l'originalité. Au fur et à mesure du livre, on découvre ainsi le portrait de chacun d'eux. Celui de la comtesse Orfang des Neiges, par exemple, qui, un beau jour, se découvrit au fond du cœur une peine indéfinissable et singulière, une sorte d'anxiété, de vide... Jean Cannabis (!), lui, a perdu sa femme et en a conservé un chagrin éternel qu'il adoucit par l'abus des drogues. Pour ces gens, produits d'une civilisation perverse peut-être, l'artifice demeure toujours supérieur à la nature. On songe à Des Esseintes, le héros de Huysmans dans A rebours, mais Dalize nous prévient par la voix de Mercœur: Dire que des imbéciles ont pu nous confondre avec ces gens-là! Ah le ciel nous préserve de la littérature!

 

Bref, ces gens, lassés de tout, sont des morts vivants qui se réunissent régulièrement. Ce soir-là, Mercœur les retrouve dans un hôtel particulier pour décider de leur sort. Vont-ils attendre que la peste vienne les prendre, comme tout un chacun? Vont-ils fuir? Il ne saurait en être question. Le club décide à l'unanimité qu'ils se tueront le lendemain soir, ensemble, après avoir convenu d'un moyen efficace. Puis ils se séparent, et chacun va vivre sa dernière journée.

 

Mais comme on s'en doute, la journée à venir réserve de multiples surprises. Et d'abord pour Mercœur un duel avec un lord anglais excentrique, ce qui le jette dans les plus affreuses interrogations: puisqu'il doit mourir le soir même, ne serait-il pas plus pratique de se laisser d'ores et déjà assassiner par ledit Lord? Grave question à laquelle il répond par la négative. Il est le secrétaire du club et ne peut abandonner ses amis à leur trépas. Il faut qu'il soit là. Il se battra donc sérieusement.

 

Ce duel finit, comme souvent à cette époque, par un banal échange de balles qui ne blessent personne. Le lord est sympathique et avoue au secrétaire son rêve d'entrer lui-aussi dans le club des neurasthéniques. Puis, pendant cette journée décidément bien chargée pour une dernière journée, Mercœur est appelé par son oncle, amiral, qui l'a déshérité, mais veut lui laisser une dernière chance.

De là tout le roman d'aventure qui va suivre et emmènera les neurasthéniques à l'autre bout du monde. Et naturellement, l'aventure les réveillera, leur redonnera le goût de la vie, l'envie d'aimer et d'être aimé.

 

les tribulations d'un chinois en Chine

 

C'est un roman sans prétention, avec ses personnages d'un flegme très britannique. N'ayant plus le goût à rien, ils n'ont peur de rien, et réagissent toujours de manière décalée. On pense à Wodehouse, aux excentriques de Jules Verne, aux Tribulations d'un chinois en Chine, l'histoire de cet homme qui ne ressent rien et demande à ce qu'on l'assassine pour avoir peur, au moins une fois dans sa vie. Style riche en dialogues farfelus, incongrus, qui font songer, parfois, à ceux d'Arsène Lupin. Avec ces neurasthéniques, on ne s'ennuie pas. C'est intelligent, plein d'esprit et de références (Huysmans, mais aussi Pascal, et d'autres). On sent que Dalize était un anarchiste, sans doute de droite (ses personnages abominent les hommes d'affaires, mais tiennent aux convenances et au bon ton).

Vous passerez un bon moment à lire ce livre, près d'un whiskey et d'un bon cigare.

Puisse la publication de ce roman redonner à Dalize, ce vieux macchabée mal enterré, un peu de la gloire qu'il aurait eue, certainement, s'il n'était pas tombé quelque part en 1917.

Hervé BEL - Octobre 2013