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Les Ensablés - "le dernier dimanche de Sartre" de Jean-Pierre Enard

Les ensablés - 22.03.2020

Livre - Bel - Enard - Sartre


Dans son essai "Un bon écrivain est un écrivain mort", Jean-Pierre Enard insistait sur le fait qu'un roman, comme le cinéma, le théâtre, la peinture ou n'importe quel autre mode d'expression, s'apprend. Ce qui ne signifie pas qu'il s'enseigne (...) Le langage, c'est comme le bois ou la pierre: un matériau. Écrire, c'est le travailler. On admet qu'un sculpteur apprenne sa technique. Et qu'un acteur fasse de la gymnastique ou place sa voix avant de monter sur scène. C'est pareil pour l'écrivain. Il doit s'exercer.  

La mort est  une condition nécessaire mais non suffisante pour faire un bon écrivain. Enard en est la preuve: il est mort, c'était un bon écrivain, mais il n'est toujours pas considéré comme méritant une redécouverte. Faute de chance, seulement. Parce que ses livres valent d'être lus. Ce ne sont pas des grands crus, plutôt de la catégorie agréable des rosés, des blancs frais, avec de la buée sur le verre, qu'on boit avec plaisir en été à la terrasse des cafés, avec l'impression fugace d'être heureux.
Par Hervé Bel

 

 
Jean-Pierre Enard était gras et barbu, avec une chevelure frisée et noire. Sur les photos, on pourrait le croire russe, peut-être parce qu'il ressemblait un peu au chanteur Ivan Rebrov qu'on voyait régulièrement à la télé en ce temps-là, dans les années 70/80. Il chantait: "ah si j'étais riche!" avec une grosse voix et une toque de fourrure. D'abord, de Jean-Pierre Enard, j'ai lu La reine du technicolor. L'action se déroule en 1951. Il y a deux héros. Le premier est un détective privé, ancien flic, héros de la libération, qui enquête sur la mort de Lola Montez, une actrice du cinéma venue lui demander protection quelques jours avant qu'on ne la retrouve morte dans sa baignoire. Le détective, on l'imagine avec la gueule de Gabin dans "Razzia sur la schnouff". L'autre héros, et là est le charme de ce livre, est un jeune garçon de 12 ans, le fils du détective, lecteur de Tintin, et rêvant de porter enfin un pantalon long. On le suit dans ses rêves d'enfant. Il vit avec sa mère séparée de son détective de père, mais l'aimant toujours. Le père aussi aime sa femme, mais il a un tel travail qu'il préfère encore vivre dans son bureau.

Tous ses personnages sont bien sympathiques. Le livre est plein de références sur le cinéma des années 50, les auteurs d'alors. On y voit ainsi la mère relire pour la troisième fois "Monsieur Paul" d'Henri Calet... Tout le monde fume, sans retenue, dans les bars et les restaurants, à la maison, devant les enfants. Un autre temps décrit avec beaucoup de partialité par Enard, de tendresse aurait-on envie de dire. Je cherchais l'autre soir à quoi il me faisait penser: à du Pagnol qui aurait fait un roman policier intitulé "La reine du Technicolor". A la lecture du texte s'ajoute la belle présentation du livre, couverture cartonnée, papier épais, tête de chapitre avec l'image d'une pellicule de film, et des  titres qui fleurent bon la France de Duvivier ou de Melville (magnifique Doulos). Il est si beau ce livre qu'on le tient avec précaution, pour ne pas l'abîmer. Une belle place lui est réservée dans ma bibliothèque. Cela se lit vite, avec un sourire au coin des lèvres, et l'envie de savoir la solution. Un verre de champagne, un peu comme on lit un roman de Sagan.

Plus grave, "le dernier dimanche de Sartre", roman sur les derniers jours de Sartre. Lorsqu'Enard a écrit ce texte, Jean-Paul Sartre vivait encore, mais c'était déjà un vieux monsieur bien abîmé, pas beau. Quand on l'a vu en 79 à côté de son condisciple Raymond Aron, on était surpris de le trouver si vieux. Sartre était un grand nom qui soulevait l'admiration, mais déjà on ne le lisait plus autant, et si on l'évoquait, c'était à propos de Saint-Germain. Sartre allait mourir. Ce n'était plus qu'une question de mois, de deux trois années peut-être. Enard l'a fait mourir un peu plus tôt, dans son beau livre, court, ramassé, qui, plus encore que de Sartre, parle du drame de la vieillesse, quand on est devenu si laid, si vieux, qu'on est exclu du monde, que tout est effort... et tourment, lorsqu'il faut assister à la vie de ceux qui vont survivre, corps jeunes qui iront faire l'amour tout à l'heure, ou iront dans quelque bar, pour parler des heures, et ces femmes qu'on voit, interdites à jamais.

Sartre se lève ce dimanche matin, fume des cigarettes et va se promener dans le 6ème arrondissement. Il y a, comme dans "La reine du technicolor", un jeune enfant de douze ans qui l'observe. Il est son petit voisin. Il sait bien, le petit garçon, que Sartre va bientôt mourir, il l'aide comme il peut; il sait qu'il est écrivain et lit une nouvelle de ses nouvelles du recueil "le Mur", Erostrate qui comporte un petit passage coquin qui émoustille l'enfant. Sartre est seul, ce dimanche-là, "elle", Simone, ne passera pas, ou pas très longtemps. Elle est encore dans la vie, elle. Sartre, lui, n'y est plus. Malade, presque aveugle, Sartre est résigné.  L'envie de vivre s'atténue avec l'âge. La lassitude peut-être. Voici le décor que Sartre aime. Les livres aux murs, par terre, sur les chaises, au pied du lit. Les journaux, empilés devant la fenêtre. Le bureau qui disparaît sous les dossiers, papiers, cahiers, dictionnaires, revues.

Tout cela ne sert plus depuis trop longtemps mais le rassure. Il ne peut s'empêcher de toucher les livres, les feuilleter, les sentir. Il les repose, une boule dans la gorge. Il allume une Boyard. Il s'assied devant le bureau comme autrefois quand il restait dix heures à écrire. La main court sur le papier, le monde se tait, l'écrivain, seul, vit. Une porte s'entrouvre, se referme. Il travaille. Silence, on ne doit pas le déranger. Désormais, à son bureau, Sartre s'endort. Il se lève, humilié. Il bute sur un journal encore plié sous sa bande d'abonnement. Il cherche la cigarette qui s'est éteinte toute seule dans le cendrier. Il en allume une autre et s'assied sur une chaise. Il attend. Le téléphone. Une visite. Il l'attend, elle. Sartre a envie de pisser. Encore. Depuis quelques mois, il n'arrête pas. Il pisse, il croit que ça va se calmer. Vingt minutes plus tard, ça le reprend. Maintenant, s'il s'écoutait, il se déboutonnerait sur le trottoir, contre un mur. Il se retient. Il peut encore se retenir. Il en a vu à quatre-vingt ans qui pissent dans leur pantalon. (...) Bientôt, ce sera son tour. Il parlera, les autres surmonteront leur dégoût.

Tout est dit de la tristesse de la vie dans ce livre mélancolique, d'autant plus mélancolique qu'il s'agit de Sartre dont la vie, pourtant, fut une des plus extraordinaires qui soit. Succès littéraire, féminin, pécuniaire. C'est de ce contraste entre ce qui a été et ce qui est qui donne ce sentiment d'aride tristesse, renforcé également à l'idée que Jean-Pierre Enard n'en avait plus pour très longtemps à vivre. Lui n'aura pas été vieux.

Hervé Bel (article partiellement paru en 2011)


Commentaires
Meri encore une fois pour ce bel article et pour ces deux irrésistibles propositions de lecture.
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