Les Ensablés - "Le désordre" de Binet-Valmer (1875-1940): pour l'histoire littéraire

Les ensablés - 18.01.2015

Livre - Bel - Binet-Valmer - Désordre


J'ai découvert l'existence de Binet-Valmer par hasard, en relisant l'excellente biographie de Pierre Assouline sur Simenon (Julliard 1992). En 1922, Simenon quitte Liège pour Paris et débarque à la gare du Nord, seul. Il a derrière lui trois années de journalisme passées à la Gazette de Liège où il a  fait un peu de tout, notamment les faits divers qui l'inspireront plus tard (cliquer ici). En poche, peu d'argent, mais une lettre de recommandation qui lui permet de trouver un emploi de secrétaire auprès d'un homme alors célèbre, Binet-Valmer.

 

Par Hervé Bel

 

Désordre

 

 

C'est cet homme, Binet-Valmer, qui, quelques mois plus tard, le recommandera à son tour pour le même emploi auprès du marquis de Tracy qui jouera un grand rôle dans la vie de Simenon (il le mettra en scène dans "L'affaire Saint-Fiacre".

 

J'ai voulu lire quelque chose de ce Binet-Valmer, et en savoir plus. J'ai pu me procurer "Le désordre"(219 pages) publié en 1923 chez Flammarion, au moment où, justement, Simenon travaille encore pour lui, insatisfait d'ailleurs, car il est chargé du courrier et de tâches ingrates.

 

Qui était Binet-Valmer? Il est né en 1875, à Genève. C'est un romancier ayant une douzaine de romans à son actif lorsque Simenon le rencontre. Le succès lui est venu avec la publication des Métèques en 1900, premier volume d'un cycle au titre ambitieux "L'homme et les hommes" (dont le Désordre est d'ailleurs le dernier roman).  Il a publié en 1913 (année de la parution de "Du côté de chez Swann) un roman intitulé "Lucien" qui a fait scandale puisque le héros est un jeune homosexuel. Il y défend le droit d'aimer différemment. Pourquoi serait-ce un crime?"... N'est-il donc d'autre amour que celui qui crée?... Les hommes sont bien misérables s'ils n'ont que le droit de se reproduire!... jadis, quand notre race était jeune, dans le décor des marbres d'Athènes, nous aurions été, vous et moi, les mains unies, entendre les leçons de notre maître et nul n'aurait médit notre amour (lire l'article dans "Culture et questions qui font débats", cliquer ici).

 

Et puis son destin bascule. Lorsque la guerre éclate en 1914, il se fait naturaliser français et s'engage comme deuxième classe dans l'armée française où il excelle. Blessé trois fois, il finit la guerre lieutenant, chevalier de légion d'honneur, et, comme beaucoup,  profondément marqué. En 1919, il créée la Ligue des chefs de section et des soldats combattants dont l'objectif est de venir en aide aux anciens combattants et de faire entendre leur voix. On lui doit la proposition de transférer un soldat inconnu sous l'Arc-de-Triomphe. Mais Vaillant-Couturier, dans le Populaire (21/04/1919) tout en reconnaissant le courage du lieutenant Binet-Valmer, condamne la ligue comme étant une "ligue pour la guerre civile".

 

Après le départ de Simenon, Binet-Valmer écrira encore quelques romans, des biographies historiques, mais la période faste semble derrière lui: la politique prend le pas sur la littérature. Homme étonnant... "Généreux et décrié Binet-Valmer", comme le dira Montherlant en le remerciant de son soutien pour son roman "La relève du matin". "L'Aurore" en 1912 le qualifie d'homme "persuasif et tendre." Il semble bien que la guerre l'ait singulièrement changé.

 

En 1934, il participe à la manifestation sanglante du 6 février avec les camelots du roi. En 1938, il écrit dans "Phalange" un court éloge du général Franco. Il meurt en 1940. Peut-être est-ce mieux ainsi... Que serait-il devenu sous l'occupation? Il repose dans le petit cimetière de Ressous-sur-Metz, village qu'il avait délivré en 1914.

 

Il faudrait sans doute, si on avait le temps, lire plusieurs de ses romans. Je me contenterai du "Désordre", roman intéressant par la question qu'il soulève, mais écrit trop vite. Il se compose pour l'essentiel de dialogues (un peu d'ailleurs comme certains Maigret de Simenon). Les descriptions y sont courtes, malheureusement insuffisantes. Beaucoup d'ellipses gâchent la fluidité de la narration. Et pourtant...

 

Jean-Gustave Binet, dit Binet-Valmer

 

Jean-Gustave Binet, dit Binet-Valmer

 

Une remarque importante: le texte est dédié à François de Curel (1854-1928), auteur dramatique fort célèbre en son temps et dont Binet-Valmer a été le secrétaire. Or, le roman met en scène Alexandre Carrier ("très grand, sec, les épaules voûtées comme sous le fardeau des applaudissements"), auteur dramatique célèbre lui-aussi, et son secrétaire Gassines. Avant la guerre, Carrier a écrit une pièce de théâtre considérée comme un chef-d’œuvre : "La détresse". Une pièce sur l'amour désormais considérée comme un classique.

 

Trop âgé pour combattre, il n'a plus rien publié depuis 14, mais travaille, on le sait à Paris, sur une nouvelle pièce qui parle de la guerre, et que les critiques parisiens attendent avec curiosité. Tous se posent la même question : est-ce que Carrier est encore capable d'écrire un chef-d’œuvre?  Saura-t-il parler de la guerre comme il a su le faire de l'amour? Beaucoup en doutent: il n'a pas fait la guerre. Peut-on écrire sur ce que l'on a pas connu? Deux actes ont été rédigés avec la collaboration de son secrétaire Gassines qui éprouve pour lui une affection mêlée d'envie. Gassines, dans sa première jeunesse, promettait beaucoup. Jadis au crépuscule, la journée finie, l'esprit fécondé, (il) mettait en forme ses rêves. Lui aussi écrivait un roman jamais achevé, s'enivrait d'images, créait des êtres (...) Gassines a vieilli, il ne crée plus.

 

Très vite, l'on comprend que Carrier doute de lui-même. Pour retrouver l'inspiration, il va se réfugier dans sa gentilhommière située aux abords du front déserté et dont la tour a été détruite. L'obus, en tombant, a brisé l'escalier intérieur, isolant le cabinet de travail où Carrier a pu écrire ses grands livres. Il ne peut plus y accéder. Ce bureau, au fond, symbolise ce que craint Carrier: il est coupé de lui-même, du créateur qu'il était. Il voudrait dire la vérité sur le soldat des tranchées, montrer son sacrifice consenti, sans même parfois s'en rendre compte. Dire qu'il ne faut pas l'oublier.

 

Mais comment? C'est l'occasion pour le lecteur de mesurer dans quel état désastreux se trouvait encore la ligne de front trois ans après l'armistice: terre bouleversée, encore grise, arbres arrachés, buissons chétifs, et parfois, lors de promenades la découverte de cadavres de soldats desséchés. Carrier est bouleversé, partage son émotion avec Gassines, mais rien ne vient. Le matin, en se relisant, Carrier est insatisfait, désespéré. Pour l'accompagner, il a sa femme qui lui est totalement dévouée, mais aussi sa maîtresse, celle à qui, avant la guerre, il a donné le rôle principal de sa pièce "La détresse".

 

Autour de lui, l'admiration, trop. Il pressent que celle-ci s'adresse désormais à un autre que lui. Pendant ce temps à Paris, des personnages secondaires (déjà apparus semble-t-il dans des romans précédents) qui connaissent Carrier, et qui, eux, ont fait la guerre: un aveugle, un amputé. Mais aussi des personnes du grand monde, des politiciens indifférents, dont Binet-Valmer dresse un portait féroce. Parfois avec des éclairs qui font songer à ceux de Proust et d'Oscar Wilde. On y trouve d'ailleurs un jeune homosexuel cynique et tendre, dont la vie consiste à faire de bons mots. Il y a de la matière comme je le disais. Mais Binet-Valmer n'approfondit pas, caricature parfois. On ne sent pas assez le désespoir de l'écrivain qui sait ce qu'il voudrait dire, mais n'arrive plus à utiliser ses outils: les mots. Impuissance psychique. Tout cela finira très mal, lors d'une nuit où Carrier et Gassines, se découvrant des traits communs, périront tous les deux.

 

Voilà, cher lecteur, vous connaissez un peu mieux désormais celui qui fut, pendant quelques mois, en 1922, le maître de Simenon. Je suis content de lui avoir fait ma petite stèle.