Les Ensablés - "Le dimanche des rameaux" de Claire Sainte-Soline (2) ou le totalitarisme dans le couple

Les ensablés - 09.02.2012

Livre - Bel - Sainte-Soline - rameaux


A dix mètres de moi, il y avait sur le trottoir une vieille dame aux cheveux gris et frisés; le visage épaissi d'une mauvaise graisse très blanche. Ses lunettes étaient bordées de fer et lui donnaient, ce fut mon impression immédiate, la figure d'une vieille des années soixante, d'une vieille concierge plus exactement, vivant chichement dans sa loge, curieuse de tout et mauvaise langue. Elle venait d'embrasser sa fille âgée d'une quarantaine d'années, blonde, cheveux filasse qui, sitôt les adieux terminés, s'est éloignée d'un pas pressé.

Par Hervé Bel

 

 

La vieille femme ne bougeait pas. Immobile sur le trottoir, elle regardait sa fille partir. Elle esquissait un pas, détournait la tête. Mais une seconde seulement. Aussitôt son pied s'arrêtait et ses yeux revenaient vers l'être aimé de plus en plus lointain. Elle espérait encore que sa fille se retournerait, ferait un dernier de salut, un petit coucou de la main, un sourire, quelque chose qu'elle emporterait avec elle et que sa mémoire sucerait longtemps dans la solitude de la loge. Mais non, la fille, inflexible, continuait sa marche, et j'ai vu la bouche de la vieille femme trembler, sa figure si dure devenir molle, fragile, et ses paupières battre aussi vite qu'un battement d'ailes de moineaux. J'ai senti sa souffrance, imaginé qu'elle avait une fille qui ne l'aimait pas autant qu'elle l'aimait: une sujétion absolue. Ayant cette tendance à considérer les événement de la vie comme une illustration de la vérité romanesque, j'ai d'abord pensé à l'amour de Vinteuil pour sa fille puis à "Journée" de Claire Sainte-Soline, dont j'ai parlé la semaine dernière.

 

Dans "Journée", la mère si détestable par ailleurs adore sa fille et sa fille ne l'aime pas. Elle n'aime personne d'ailleurs, et c'est sa force. Grande force que de ne pas aimer ou d'aimer mal, ce qui revient au même. Dans "Le dimanche des rameaux" dont l'action se déroule en vingt-quatre heures, c'est une femme, épouse d'un artiste raté, qui souffre. Le roman (1952) commence le matin, un dimanche matin pluvieux. La femme dort dans une chambre avec sa petite fille malade. Elle a vomi, elle a de la fièvre. A côté, dans une autre chambre, le mari, Lucien dort encore aux côtés de sa maîtresse officielle Berthe. Pour descendre dans la cuisine, la femme doit traverser la chambre, ou bien passer par celle de Caroline, une amie de Berthe sur laquelle Lucien a également des vues... très particulières.

 

Lucien est un tyran, et les femmes sont ses esclaves. L'épouse descend le plus silencieusement dans la cuisine et y trouve Alice, la bonne. -Et Monsieur, pas trop de mauvais poil? -Je ne sais pas, il dort encore. Je m'en voulais d'écouter chaque matin la même question et d'y répondre. Mais savoir si Monsieur était ou non de mauvais poil était une chose de telle importance, aussi bien pour Alice (la bonne) que pour les autres habitants de la maison que je comprenais sa curiosité. Bien plus que  la saison ou l'état du ciel , l'humeur décidait de la journée. Celle-ci était infernale ou possible (jamais entièrement sereine, il ne fallait pas trop demander) selon que Monsieur était ou non de mauvais poil. "Infernal", le mot est faible comme le lecteur s'en apercevra à la lecture de ce roman de l'enfermement, physique ou psychologique. Mais reprenons.

 

Lucien est sculpteur ou plutôt voulait l’être. Lorsque la femme l’a rencontré à Paris, il semblait enthousiaste, un vrai artiste en devenir, du moins le disait-il. Il était mystérieux aussi ; une réserve imperceptible émanait de lui, qui donnait l’envie d’être aimé par un tel homme. Et puis un artiste, un créateur, c’est quelque chose ! Mais dès le début, quelque chose cloche : un jour, la femme rencontre une amie en sa présence ; Lucien ne dit pas un mot, exaspéré ou peut-être pas, mais semblant l’être. Et elle, déjà séduite -car l’on est toujours séduit au premier coup d’œil, sur la simple apparence physique, et le sentiment se construit ensuite dessus-, souffre de cette attitude, prémisse d’autres souffrances, croissantes. Car l’homme, lui, n’a pas peur de perdre la femme, du moins en donne-t-il l’impression. Il y a déséquilibre des peurs entre eux. Situation que l’on sait funeste pour le faible que nous avons tous été à un moment ou à un autre de nos amours.

 

 

Par peur de perdre, on accepte peu à peu tout ce qui, de prime abord, nous aurait semblé inacceptable. Pour l’apaisement d’un instant, le martyre éternel. Il nous parle mal, brutalement. Plutôt que de répondre, on se recroqueville, on attend que cela passe. Puis, le soir venu, on vient avec une tasse de thé, un sourire. Et l’autre sourit à son tour. Un peu de réconfort nous pénètre, jusqu’à la prochaine humiliation. Cette fois, il faut le servir au lit le matin, sinon il est de mauvaise humeur, et cette mauvaise humeur nous est insupportable. Va pour le petit déjeuner. Cette soumission aux humeurs de l’autre, à sa fatigue (quand il est fatigué, si souvent fatigué, il faut le plaindre, il faut tout faire à sa place), à ses humeurs (être gaie, mais pas trop, s’il ne l’est pas), devient une habitude susceptible de survivre au sentiment qui la fait naître, l’amour qui, comme chacun sait, ne dure qu’un temps. Tout cela, le roman, de Claire Sainte-Soline l’illustre parfaitement. La femme qui se réveille ce matin-là a accepté une maîtresse, est prête à en accepter une seconde, sans qu’elle comprenne bien pourquoi. Elle est parfaitement lucide sur son mari : un faible, un paresseux, un pervers. Et pourtant, elle ne supporte pas l’idée de sa colère, de son regard noir. Plus grave, elle n’ose pas appeler le médecin de sa propre initiative. Elle s’arrange pour que la maîtresse en titre le suggère au Maître (elle l'appelle ainsi) qui consent, tout en affirmant que c'est un début de jaunisse. Mais le temps passe. La petite fille peut mourir. Le père, lui, est un peu énervé par l'inquiétude de l'épouse. Attention, il est bien d'aimer sa petite fille, mais c'est lui qu'il faut aimer le plus.

 

Prisonnière en dedans d'elle par elle-même, parviendra-t-elle enfin à se libérer de l'esclavage? C'est tout le suspens de ce roman qui s'achève à la nuit. Un texte très bien écrit, poétique et sans apprêt. Sainte-Soline s'amuse aussi comme dans "Journée" à décrire la vie des animaux domestiques. Cela surprend puis séduit. Précipitez-vous!

 

Hervé Bel - Férvier 2012