Les Ensablés - "Le faussaire" (1964) de Jean Blanzat (1906-1977)

Les ensablés - 04.03.2018

Livre - herve Bel Blanzat - Blanzat Le faussaire - Le faussaire gallimard


Voici un roman étonnant, étrange, poétique, fantastique, macabre, merveilleux en un mot "Le Faussaire", prix Femina 1964. Avant de l'écrire Jean Blanzat (1906-1977) a dû aimer lire et relire « La servante au grand cœur » (Fleurs du mal 1857) de Charles Baudelaire...

Par Hervé Bel

 



 

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?

 


Sans doute aussi a-t-il aimé ces vers de Théophile Gautier, tirés de La comédie de la Mort (1838), écrite 20 ans avant Baudelaire.

 

Mais non ; il faut rester sur son lit mortuaire,
N’ayant pour se couvrir que le lin du suaire,
N’entendant aucun bruit,
Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine
Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,
Ne voyant que la nuit.

 

Cette idée des morts qui reviennent là où ils ont vécu est au cœur de ce roman de Blanzat qui m’a beaucoup impressionné : « Le faussaire » paru en 1964 et qui obtint le prix Femina.
Blanzat avait déjà écrit plusieurs romans, dont « l’orage du Matin » (Prix de l’Académie Française), et « Enfance ». Mais ces deux textes se rattachaient à des styles connus. « L’orage du matin », en décrivant la crise de jeunes gens de bonne famille n’est pas sans rappeler Gide. La langue y est belle, parfois un peu précieuse. « Enfance » est une description poétique de l’enfance, à la suite de André Lafon ou d'Alain-Fournier.

 

« Le faussaire », lui, est un roman inclassable, poétique, fantastique, réaliste par certains aspects, qui fait tour à tour songer à Seignolle, à Maupassant… à Faust.


Une nuit, le démon, se cachant de « l’Autre », se rend dans un cimetière pour y réveiller six morts « récents » appartenant à son royaume (sauf un) : une petite fille, une jeune femme, un grand paysan, un roux, un vieux, et une vieille. Ils sont dans leurs habits mortuaires, certains sont sans chaussures. " Le Démon hait la mort, ses laideurs et surtout son odeur. Aussi, avant qu'ils n'apparaissent, il redonne aux appelés leur apparence la plus favorable, non pas celle de leur ensevelissement, souvent tardif, mais des premières heures après la fin, quand des mains tremblantes les parèrent, et qu'un moment ils furent nobles et beaux comme jamais."

 

Le démon annonce à ces six personnes qu’elles vont revivre pendant un jour et une nuit : elles reviendront sur les lieux où elles ont vécu, le long de la Gartempe (qui revient régulièrement dans les œuvres de Blanzat.

Résurrection). Seul Dieu a le pouvoir de ressusciter. Le démon, lui, est un « faussaire ». Il y a un piège dans ce cadeau qu’il fait. Ces morts qui reviennent ont oublié qu’ils étaient morts. Quelques signes, cependant, sur leurs visages, dans leurs cheveux, les distinguent des vrais vivants. "La chevelure blonde de la Fillette, lisse, plate, assez peu fournie, semble propre. Cependant, le premier coup de peigne de la mère, son peigne, aux larges dents, ramène une poignée de sable qui tombe, picote l'eau du tub, résonne sur le zinc. Quant à la jeune femme: Elle prend son humeur habituelle, vive et gaie, et pour la première fois éclate de rire. Elle s'en repent aussitôt. Elle a vu son mari sourire tressaillir. Il a aperçu, dans une bouche distendue, les grandes dents déchaussées."

Ces morts savent bien que du temps a passé: ils l'appellent l'absence.

 

On suit la journée de chacun de ces six morts qui, quittant le cimetière, s’en vont dans la campagne froide de l’hiver retrouver leurs proches, leurs maisons. "Du milieu de l'après-midi à la nuit tombée, on aurait pu voir dans la brume épaissie, dans les ombres croissantes et de plus en plus basses, un grand paysan travaillant dans un champ isolé, caché au regard, de tous côtés par une lisière d'ajoncs épaisse, des houx et des bruyères. Les pies, les geais se sont enfuis en criant à son arrivée et ne sont pas revenus. Il semble que les ramiers évitent de traverser le ciel, au-dessus du champ; les corbeaux solitaires montent d'un coup d'aile plus haut vers les nuages."

Je n’en dirai pas plus.

 

Oui, ! Revivre, quel rêve! Revenir près de son enfant, de son mari! Mais on était mort, on ne l'est plus, et cette absence radicale a été intériorisée par les vivants et les morts, si bien qu'une question surgit: la vie n'est-elle pas, comme toute chose, une habitude dont on finit par se départir ? Et la mort, une libération. L'histoire de la vieille, à la fin du roman, le laisse entendre. Paradoxe : la vie est l'enfer, un enfer bien plus douloureux que l'autre enfer.
 

Dans ce roman exceptionnel, il y a ce climat lourd, gris, pluvieux dans lequel baigne le lecteur. Monde (le nôtre) effrayant par touches discrètes, comme ce moment où le mari, retrouvant sa femme, la possédant, sent en lui un froid irrémédiable. On est content d'abord de les voir revivre, mais peu à peu, en même temps qu'eux, on se prend à désirer qu'ils meurent, et c'est presque un soulagement de les voir retourner au cimetière.

 

Jean Blanzat, instituteur lui aussi, ami de Georges-Emmanuel Clancier, de Robert Margerit, mérite plus que cette chronique. Il fut non seulement un écrivain remarquable, mais un homme courageux, résistant, membre du Comité National des Écrivains, avec Mauriac, et d'autres. Il est mort en 1977.

Jean Blanzat - Le faussaire - Collection L'Imaginaire - Editions Gallimard - 9782070246502 - 8,50 € 

 

 




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