Les Ensablés - “Le garçon d'orage”, de Roger Vrigny (1920-1997)

Les ensablés - 07.04.2019

Livre - Malbrunot - Vrigny - garçon d'orage


À la fin des années cinquante, dans un petit village de la vallée de la Cèze entre Avignon et Nîmes, vit Marcellin Lapeyrade, trente-cinq ans, directeur d’un grand domaine de vignes. Nous sommes entre deux mondes, celui des restrictions de la guerre et celui du début du tourisme de masse. Solitaire et réservé, Marcellin mène une vie chaste aux côtés d’une mère qui n’a guère connu le bonheur dans sa vie, entre un premier époux défunt, «Pauvre Jules» et un deuxième compagnon infidèle, «Ce galoupiot de Fernand».

Par Pascal Malbrunot




 

Femme active, lasse d’une vie où elle ne joue plus aucun rôle, Germaine n’a pas trouvé l’occasion d’exploiter pleinement les ressources de son cœur et de son esprit. «Il y avait en elle quelque chose d’inassouvi, une force inemployée. Cette flamme qui brûlait son regard n’avait jamais eu de combustible à sa mesure.»

 

 

On pourrait presque en dire autant de Marcellin, si ce n’est qu’il est aussi la figure du pragmatisme paysan. Maître des événements, de l’histoire, du réel, des adaptations nécessaires de l’exploitation familiale à un monde qui se transforme, il s’inscrit contre les idées peut-être généreuses, mais improductives de sa mère vieillissante.

 

Écrit avec une grande sobriété qui contrasterait presque avec ce dont il est question, mais aussi avec fantaisie, ironie et beaucoup de justesse, Le Garçon d’orage raconte la passion qui saisit deux hommes, dans le tourbillon d’un soir d’orage. 
 

Deux hommes qui apparaissent d’abord difficilement situables dans l’espace habituel de la cité. Willie est dépouillé de marques d’identité. C’est un «enfant de la guerre», un enfant de l’Assistance, présenté d’emblée comme se démarquant de tout lignage. C’est «Willie tout court», «l’enfant nu, sans père ni mère, dépouillé du nécessaire, mais prêt à recevoir le superflu.»
 

«Willie ressemblait à une tache de peinture sur un paysage, une goutte d’huile dans un verre d’eau. Pas moyen de le mélanger avec l’entourage. Il ne s’en rendait pas compte, il était comme il était.»Marcellin, enfant solitaire — «Les pères volages font les enfants solitaires» — ne fait rien comme personne. Rebelle à l’école, il apprend la vie dans les livres et dans la nature, élargissant chaque jour le territoire de ses explorations. On ne lui connaît dans sa jeunesse qu’une idylle avec «l’ange du village», la jeune Marie-Louise, «présence abstraite qui ne lui cause aucun trouble.», et cette idylle qui tourne mal en raison des troubles psychiques de la jeune fille — celle-ci parle aux morts — vaut en quelque sorte à Marcellin un brevet de chasteté à l’âge adulte, même si son célibat ne manque pas d’exciter la curiosité, même si de mauvaises langues ne sont pas tout à fait dupes.

Et puis il y a la mort tragique d’Abel, un ami de jeunesse. «
On l’a aimé dès le premier jour, Abel, à cause de son sourire. Il y a des gens comme ça, il suffit de les voir, ils ont un sourire dans le corps. Ils sourient avec le nez, les yeux, la bouche et le paysage change de couleur. Le monde se sent mieux.»

               

Roger Vrigny saisit de manière admirable les plis et replis de l’adolescence, l’enfermement de l’identité sur elle-même, la puissance non encore manifestée en acte, le désir que l’on sent grandir en soi et dont on ne sait que faire ni avec qui le partager, «D’un État à l’autre, ange et bête tour à tour ou simplement triste et exalté, à cet âge de la vie où nous aimons sans avoir personne d’autre à aimer que nous-mêmes», ces sensations polymorphes éprouvées dans une nature représentée comme une sorte de monde primitif, de grand corps tout puissant, libre, où la prolifération de tout ce qui la compose, minuscules poissons, libellules, etc., en fait une unité vivante, sexuelle. «Il lui arrive aussi d’être troublé par toute cette vie qui l’entoure, il voudrait la saisir et l’étreindre.»
 

Le végétal, l’animal passent dans l’humain et ce dépassement des catégories ramène le jeune Marcellin au libre fonctionnement de son corps «Le voici nu.», l’entraîne à l’exubérance et à l’orgasme.

 

De la même façon, la folie d’un orage qui s’empare des ouvriers réfugiés dans la salle commune du foyer des Lapeyrade, s’agitant à moitié nus et jouant à se faire peur, sera le théâtre du ravissement amoureux de Marcellin, saisi par la danse effrénée du jeune homme nu. Dans l’ivresse de l’intempérie, bientôt suivie par celle de l’alcool, deux hommes sont saisis à leur insu et entraînés sans savoir précisément de quoi il retourne. En tout état de cause, il s’agit bien d’un moment amoureux où l’on passe d’un avant à un après. Avant, ou cette latence inconsciente des êtres qui ont l’indistincte sensation que quelque chose leur manque. Après, ou la révélation de soi, de sa propre existence dans le regard de l’autre : «jusque là, je veux dire jusqu’au moment où il été reconnu par Marcellin, Willie n’avait pas d’existence.»

 

C’est le début d’une passion d’abord remplie d’innocence : Marcellin prend en charge Willie, lui apprend à nager, l’éduque, le couvre de cadeaux, le fait sortir de sa condition et va jusqu’à l’adopter, sans se dire précisément qu’il le fait parce qu’il ne peut plus vivre sans lui. Suivent des rendez-vous secrets qui mêlent jeu et plaisir dans une nature sauvage, à l’écart des habitations, dans la cabane de Saint-Hubert, au «Saut d’enfer» ou encore dans le mas d’un ami catalan, lieu d’une nuit mémorable.
 

Si Willie est flatté de se sentir l’objet de tant d’amour, il n’en tombe pas moins amoureux d’une jeune fille, Jeanne. Marcellin était pour lui «comme le Bon Dieu qui supprime les obstacles dans la vie, parce qu’il avait l’expérience de l’âge, le pouvoir de l’argent», mais ce sera Jeanne qui ébranlera sa conscience «lui qui ne vivait que dans le présent, sans se soucier de l’avant ni de l’après, la conscience aussi lisse et ferme que l’était la peau de son corps.»


Après le mariage de Willie et de Jeanne que Marcellin recueille sous son toit avec leur enfant, l’amour semble changer et prendre ses habitudes, mais l’histoire entre les deux hommes ne tarde pas à reprendre. Pourtant, les rencontres se font plus furtives, la plupart du temps chastes et le passage sur les lieux de plaisir d’autrefois donne à mesurer un certain désenchantement. Jadis rigolard, parfois échauffé par l’alcool et peu économe de ses transports, Willie est désormais en proie aux tourments. Le drame n’est plus très loin...

 

Roger Vrigny né en 1920 a été professeur de lettres avant de se tourner vers le théâtre et la littérature. C’est aussi un homme de radio, animateur d’émissions littéraires («Belles Lettres» sur l’ORTF, «La Matinée littéraire» et «Lettres ouvertes» sur France Culture). Il reçoit le Prix Femina en 1963 pour «La nuit de Mougins», et le grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 1989.

«Le Garçon d’orage» est son dernier roman publié.

 

Pascal Malbrunot — avril 2019

 

 




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