medias

Les Ensablés - "Le grand mal" de Jean Forton (1932-1982)

Les ensablés - 18.02.2018

Livre - Bel - Forton - Le grand mal


Depuis près de soixante ans, on attendait la réédition de ce très beau roman de Jean Forton (1) « Le Grand Mal ». C’est chose faite grâce aux Éditions L’Eveilleur que nous remercions ici. Le livre en lui-même, beau comme tous ceux de cette maison, s'orne de photos de l'homme timide que fut Jean Forton, mort d’un cancer à l’âge de 50 ans en 1982, bien oublié du monde des lettres malgré sa dizaine de romans. En fin de volume, on lira avec profit la postface de Catherine  Rabier-Darnaudet, grande spécialiste de Jean Forton.

Par Hervé BEL




 

Le jeune Ledru a treize ans. Jusqu’alors sa vie à Bordeaux (la ville n’est pas nommée, mais on devine) s’est écoulée sagement entre papa, maman et sa sœur. Grand, maigre, c’est un « trouillard », timide, avec un certain sens de l’honneur néanmoins. Un jour, par bravade, il insulte Frieman, un garçon bagarreur et mauvais élève, bien plus fort que lui. À la sortie du collège, Ledru a peur et s’enfuit. En vain. Frieman le rattrape. Ils se battent, et, par un hasard extraordinaire, Ledru parvient à flanquer un coup de poing suffisamment efficace pour que Frieman le reconnaisse vainqueur.
 

Dès lors, Ledru va changer, trouvant dans cette victoire inattendue la force de s’affirmer. Au début, il est flatté de l’amitié que Frieman lui offre. Puis, comme il en est souvent des choses qui vous sont offertes, il méprise son nouvel ami, et ne trouvera rien de mieux que de lui « piquer » sa petite amie Georgette. Puis, une fois le forfait accompli, cela ne lui suffira plus : il voudra aller plus loin dans la provocation.
 

Forton réussit cette gageure de dépeindre les pensées d’un enfant en devenir, et cela en inquiétant de plus en plus le lecteur qui voit poindre, sans la deviner, la catastrophe irrémédiable. Car les bêtises de Ledru, anedoctiques au départ, deviennent dangereuses, d’autant qu’au même moment, dans la ville, erre un tueur en série insaisissable. Cinq jeunes filles du collège du Sacré-Cœur ont disparu en l’espace de cinq mois, et toujours dans le même coin, du côté de la rue Porte-Vieille (ambiance très "simenonienne")
 

La police y perd son latin. Mais le père du jeune Ledru, employé de bureau a son opinion : il faut chercher dans le port. M. Ledru, le soir, expose à table ses théories devant son fils qui, depuis sa victoire sur Frieman, a changé. Lui qui trouvait son père formidable le trouve désormais médiocre. D’ailleurs, il n’y a pas que son père... Tout est méprisable à ses yeux. Sauf l’amour, le vrai bien sûr, éthéré, sublime (et non ce désir physique qui l’habite et dont il a honte).

L’amour, il va le trouver auprès de Nathalie, la sœur de Stéphane, un nouvel arrivant à l’école : un garçon étrange qui ne craint rien, prêt à faire n’importe quoi pour montrer qu’il est libre. A la fois attirant et inquiétant, Stéphane va pousser Ledru vers la catastrophe irréparable. Car, pour Nathalie, Ledru qui se sait sur la mauvaise pente est  prêt au pire pour la conquérir, même si, au même moment, paradoxe qui n’est qu’apparent, il aspire à la pureté, à l’enfance qui s’enfuit.
 

Cette pureté existe dans le personnage du peintre Gustave que Ledru croise chaque jour en train de peindre des portraits dans la rue, un homme si misérable que les gens se moquent de lui. C’est un artiste qu’on pourrait croire tiré d’un roman russe, assoiffé d’art, d’absolu, et qui, un soir, parle du grand mal : « Jouir aux dépens des autres, les ramener au rang d’objet, de choses. Par lucre ou par idéal, par vengeance ou par simple goût de la cruauté, vous en arrivez aux crimes les plus atroces. Esprit de confort ou nationalisme, appât du gain ou soif de liberté, vos excuses sont multiples. Mais la différence n’est pas lourde qui sépare l’assassin de la rue Porte-Vieille du plus pur révolutionnaire. Le mal est le même. Soi d’abord. Soi... (page 47) »
 

Or le jeune Ledru entre dans cet âge où l’on devient soi, avec des appétits croissants, la volonté de s’affirmer en tout lieu, au risque de détruire les autres.
 

Le roman s’achève sur une note tragique. Par sa faute, Ledru causera la mort d’un être, et ce ne sera pas l’assassin des petites filles. Mais sa vie en sera-t-elle pour autant compromise? Pas forcément. Comme le jeune Ledru semble désespéré, quelqu’un déclare, et ce seront les derniers mots du livre : « Lui aussi oubliera ». Peut-être que le grand mal n’est pas autre chose que l’oubli des fautes commises.
 

Roman subtil baignant dans une ambiance provinciale que Forton rend admirablement, « Le Grand mal » précède  « L’épingle du jeu », autre roman merveilleux sur l’adolescence et qui faillit bien avoir le prix Goncourt.

L’œuvre entière de Jean Forton mérite d’être relue. Puisse cette petite chronique y aider.

 

(1) Plusieurs articles ont été consacrés à Jean Forton par les Ensablés.
- "La vraie vie est ailleurs"

- "L'épingle du jeu"

Jean Forton - Le grand mal - Editions L'Eveilleur - 9791096011216 - 18€ (Diffusion Harmonia Mundi)



Commentaires

Félicitations pour vos critiques, toujours pleines de charme et de délicatesse à l'égard des romans comme de leurs auteurs. Longue vie aux "Ensablés" et à leur précieux lecteur, le gardien de leur flamme, lui-même auteur à découvrir et à aimer !

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.