Les Ensablés - Le journalisme littéraire de Jean Meckert: "la tragédie de Lurs" (1954)

Les ensablés - 10.03.2012

Livre


Je ne me lasse pas de lire Jean Meckert. Ses talents étaient multiples. Romancier impeccable de "Nous sommes tous des assassins", plaidoyer contre la peine de mort, auteur sous le nom de John Amila de romans policiers qui fleurent bon les films noirs des années 50, il fut aussi journaliste, auteur d'un livre que j'ai dévoré en une après-midi, "la tragédie de Lurs". Ce fut une des affaires les plus mystérieuses du vingtième siècle avec l'affaire Grégory.

 

Par Hervé Bel

 

 

On la connaît davantage sous le nom de l'affaire Dominici. L'affaire fascina. Plusieurs écrivains ont écrit là-dessus. Barthes consacre à cette affaire un texte dans Mythologies. Giono publia ses notes. D'où vient cette fascination? Comme dans l'Affaire Grégory, il y a au centre du mystère une famille et ses rancœurs, un lieu isolé, un crime particulièrement atroce (un enfant est assassiné), des retournements de situation invraisemblables. Crime dans ce monde rural qui passionne les citadins, forcément, parce que la campagne reste pour eux un univers à part, qu'on croit sauvage. Ce sont d'ailleurs des citadins, des anglais, qui se font tuer d'une manière particulièrement cruelle... Quelques rappels. En août 1952, la famille Drummond, le père, la mère et la petite fille de dix ans, s'arrête à une centaine de mètres d'une ferme isolée, à Lurs, pour camper. C'est d'abord un décor étonnant, une splendeur, écrit Meckert. C'est le ciel bleu de haute Provence, avec l'air frais et sec de la moyenne altitude. C'est une colline couverte d'oliviers, de cyprès et de vignes au sommet de laquelle est juché le village. De la haut, on est littéralement saisi par le premier élément de toute tragédie: la grandeur.

 

Les Drummond se couchent. La petite Élisabeth dort dans la voiture, les parents dehors, pour profiter des étoiles. Le lendemain, on les retrouvent morts. Les parents ont été tués sur place, à coups de carabine. La petite fille a tenté de fuir. L'assassin l'a poursuivi et assommé à coups de crosse (on retrouvera un bout du bois de l'arme à quelques mètres de la petite victime). Dans la ferme loge la famille Dominici, le patriarche, Gaston, et sa femme, ainsi que Gustave, le fils, et la belle-fille. Ils ont été résistants. Leur réputation est excellente, et les soupçons ne se portent pas sur eux. Dans la nuit, Gustave déclare avoir entendu des coups de fusil. Rien de plus. Pas de cris, pas de hurlements. Le patriarche s'est levé comme d'habitude vers quatre heures du matin et a mené ses chèvres dans la montagne. Le chemin qu'il a pris était à l'opposé du lieu du crime. Il n'a rien vu, lui non plus. La police, d'abord, n'envisage pas leur culpabilité.

De cet a priori naissent les premières erreurs de l'enquête. On ignore délibérément un pantalon lavé en train de sécher. On laisse les journalistes, les photographes envahir le terrain. Meckert est envoyé par France Dimanche pour couvrir le fait divers. Il n'est pas Rouletabille, il ne cherche pas la solution: il se contente de regarder et d'écouter. Son livre ne comporte d'ailleurs aucune révélation ou hypothèse. C'est sa force. Il raconte, tout simplement, mettant en scène les héros de l'histoire comme s'il s'agissait de héros de roman. Il invente des dialogues, décrit "littérairement" les lieux. Il avait à sa disposition tous les articles de journaux français parus sur cette affaire, et une part importante de son travail consista d'ailleurs à les lire et les confronter à sa propre expérience. L'affaire Dominici n'est qu'interprétations. Comme le dit Meckert, Toute l'histoire est d'ailleurs dans ces contradictions. A part la découverte, capitale, de l'arme dans la Durance, il n'y aura désormais plus aucun fait nouveau, rien que des interprétations nouvelles. Le fusil américain est découvert dans le fleuve dans la journée qui a suivi le meurtre; sans doute possible, il a servi à tuer. Toute la question est de savoir à qui appartient l'arme, et cela, jamais il ne sera possible de le savoir avec certitude. Gaston Dominici, lors de ses aveux sur lesquels il reviendra, affirmera qu'elle était à lui. Rien de plus.

 

 

S'il y a interprétations, alors il y a journalisme, sensationnalisme. Meckert s'amuse, tout au long de son récit, à égrener thèses et antithèses qui se succèdent au gré des sympathies et des rejets. D'abord on défend la famille Dominici. La presse communiste, en particulier, compte tenu des opinions supposées de Gustave (le fils) et de Gaston. La police piétine. On s'acharne sur un voisin un instant soupçonné. On s'égare sur la piste d'une mystérieuse voiture anglaise qui aurait suivi, durant touta la journée précédant le crime, les malheureux Drummond roulant vers la mort. Pendant un an et demi, la police cherche, les lettres anonymes pleuvent. Un témoin, soudain, tombe du ciel, un Marseillais, longtemps surnommé Monsieur X, puis la "raclure de Marseille", et déclare avoir assisté au crime. On s'enflamme: la description du criminel a de vagues ressemblances avec le patriarche. Puis on comprend que Monsieur X cherche à obtenir la récompense de 1 million de francs promis par certains journaux. Une année et demie durant laquelle on s'échauffe. Il faut de l'information, il faut nourrir à tout prix la curiosité des lecteurs. Meckert explique combien il est difficile pour le journaliste de résister aux aboiements du rédacteur en chef qui s'étonne de sa prudence, tandis que d'autres confrères n'ont pas la même honnêteté.

 

Jusqu'au jour fameux où Gustave, le fils, à nouveau interrogé au cours d'un interrogatoire qu'on imagine, on ne peut pas s'en empêcher, comparable à ceux que décrit Simenon dans ses Maigret, le fils donc avoue: ce n'est pas lui qui a tué, c'est son père, le vieux Gaston. Bientôt, Clovis, l'autre fils, craque, dit que c'est le père. La tragédie de Lurs qui, sur le plan émotionnel et esthétique, était déjà une extraordinaire réussite a soudain le dénouement le plus imprévu, le plus sensationnel qu'on puisse espérer. Nous ne sommes plus sur le terrain de la morale et de la justice, mais au cœur d'un drame exceptionnellement "beau", au même titre qu'une sombre et sanglante tragédie antique est belle parce qu'elle n'a pas la maladie de l'intelligence, parce qu'elle vous empoigne aux tripes et ne vous lâche plus. Un journal alpin titrera spirituellement dès le lendemain sur toute sa première page : C’ÉTAIT LE VIEUX! Dès lors, la presse s'acharne. Dans tous les journaux, les aveux couvrent naturellement des colonnes. Le mobile du crime y est expliqué en long et en large, et plutôt de dix façons qu'une. On y va vraiment dans les grandes largeurs; c'est un déboutonnage universel. Une image de vieillard lubrique se précise, aussi bien amateur de chèvres que  de campeuses occasionnelles! Meckert montre bien que l'objectivité est impossible, que nous voyons ce que nous voulons voir. Il faut lire page 196 comment l'auteur le démontre. Il s'agit de la description des lieux, tout simplement, et personne ne voit la même chose : Avec la plus entière bonne foi, deux témoins voyant le même spectacle au même instant peuvent avoir des impressions et donc des conclusions totalement différentes... Qu'est-ce que la vérité?... Et y a-t-il "une" vérité? Impressions, conclusions, choix des mots. Les mots, instruments qui nous permettent la connaissance et nous trompent.

Barthes et Giono l'ont relevé, en notant que le suspect lui-même ne parlait le même langage que ses juges, qu'en quelque sorte on lui avait imposé l'aveu par une langue qui n'était pas la sienne. Lors de la reconstitution suivie par des centaines de personnes, le vieux Dominici tentera de se suicider en se jetant du pont de chemin de fer où la petite Élisabeth avait été massacrée. Certains ne crurent pas à la sincérité du geste. D'autres si, et parmi ces autres, deux camps s'opposèrent, les uns croyant au remords, les autres au désespoir de Dominici d'être accusé d'un meurtre qu'il n'avait pas commis. Le doute est inévitable dans cette affaire. Elle est exceptionnelle, car le mobile manque. Pourquoi Gaston aurait-il tué? Pas de vol! Pourquoi tue-t-il, d'un coup, comme ça? Comme il fallait absolument une explication, on fait avouer à Gaston qu'il avait été attiré par Madame Drummond surprise en train de se déshabiller. Selon lui, elle se serait laissée faire. Le mari, les surprenant, aurait voulu frapper Dominici, lequel lui aurait tiré dessus. La version est douteuse. On ne sait pas. Manipulations. Ironie du sort, Meckert est lui-même manipulé. Dans son livre, il cite in extenso le journal de la petite Élisabeth dans les jours qui précèdent sa mort. J'ai lu qu'il s'agissait d'un faux rédigé par un journaliste. Meckert ne le savait pas. Sources à consulter. Meckert m'a donné envie d'en savoir plus. Sur Internet, les sources sont infinies.

 

Hervé Bel  Mars 2012

 

On consultera d'abord l'article de Wikipédia, très complet, mais également ce site qui comporte de nombreuses photos (cliquer ici), le témoignage très complet d'un des juges qui s'occupa de l'affaire (ici). Je recommande également les archives de l'INA qui comportent beaucoup de reportages sur cette affaire.