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Les Ensablés - "Le manifeste du roman populiste" de Léon Lemonnier

Les ensablés - 04.06.2017

Livre - Ouellet - Lemonnier - Populiste


Les Editions de La Thébaïde rééditent ces jours-ci le texte du Manifeste du roman populiste de Léon Lemonnier, avec une belle et robuste préface explicative de notre ami François Ouellet qui, tous les deux mois, publie ici, sur le site des Ensablés, des choniques sur les auteurs dits "populistes". Attention, il faut tout de suite le préciser: le terme "populiste" ne doit pas être pris dans le sens politique actuel. Le roman populiste est un roman qui parle du peuple, rien de plus, et c'est déjà beaucoup.
Par Hervé Bel



Le Manifeste paraît le 27 août 1929 dans le périodique L'Oeuvre. Son auteur, Léon Lemonnier, est un romancier presque inconnu, professeur d'anglais et spécialiste de Baudelaire et de Poe. A son actif, 7 romans dont La femme sans péché (1927) qui retient toute l'attention d'un auteur que vous connaissez bien, chers lecteurs des Ensablés, puisqu'il s'agit d'André Thérive. Celui-ci est frappé par l'intelligence et la vérité de ce texte qui raconte l'histoire banale d'une femme du peuple délaissée par son mari. Les deux hommes se rencontrent. Ils veulent en finir avec la littérature bourgeoise, peuplée de personnages névrosés et compliqués, n'ayant rien d'autre à faire que de songer à leur existence. Assurément, ils visent les écrivains de la NRF, et celui qui symbolise le mieux cet esprit délicat, André Gide. Avec l'assentiment de Thérive, Lemonnier rédige le Manifeste du roman populiste.

Lemonnier l'affirme: Le roman est fait pour donner une image concrète de la vie, il n'est point fait pour résoudre toutes les questions que la vie soulève (...) Il n'a d'autres but que de créer de la vie avec des mots, comme la peinture avec des couleurs. Ce sont donc tous les aspects de la vie que le romancier doit retrouver. Dans ces conditions, qu'est-ce qu'une littérature qui ne parle jamais : (...) du métier que les personnages exercent, de l'argent qu'ils gagnent, ou, hélas! ne gagnent pas, de leurs humbles soucis, du décor trivial où ils se meuvent? (Thérive)

Pour Lemonnier, la littérature doit rendre compte du monde dans sa totalité, et non pas se contenter d'être un art de raconter (l'art pour l'art?), aussi beau soit-il. Le roman français, depuis Zola, s'est écarté du peuple. C'est dommage, car les gens du peuple, c'est-à-dire, les salariés, constituent l'essentiel de la société.

Pour autant, Lemonnier ne prône pas le retour au naturalisme qu'il accuse de scientisme, d'avoir voulu réduire l'homme à sa classe sociale et son environnement. Chaque homme, en effet, est particulier et ne peut être compris par des statistiques. S'il y avait des modèles de romans à retenir, ce serait plutôt ceux de Maupassant et de Huysmans. Il y a dans chaque individu une dimension mystique, ou plus simplement spirituelle que Zola, aussi génial fût-il, a négligée: la complexité humaine qui vient avant tout de causes intérieures et essentiellement psychologiques (Lemonnier).

Le roman populiste, dans son essence, est donc apolitique. Il décrit, il montre, soucieux de s'attacher à l'observation psychologique, sans jamais vouloir, par l'histoire, démontrer la réalité du thèse, en particulier marxiste. Il n'est pas question non plus de démocratiser l'écriture pour la rendre accessible à l'ouvrier: il n'a pas la culture suffisante, car le texte doit être exigeant... Paradoxalement, les seuls lecteurs de cette littérature orientée vers le peuple ne peuvent être que les bourgeois cultivés. Les tenants de la littérature prolétarienne, menés par Henri Poulaille, ne s'y tromperont pas et critiqueront le mouvement.

Le volume contient l'intégralité du Manifeste qu'on lira avec intérêt, mais l'introduction de François Ouellet permet d'en comprendre tout le sens et tout l'enjeu. Sous ces querelles qui peuvent sembler un peu ridicules après tant d'années, il y avait une question fondamentale qui était posée. Que devait faire le roman? Quelle devait sa fonction? La lecture du texte de Ouellet suscite la réflexion de tous ceux que la composition littéraire intéresse.

Qui furent ces romanciers populistes? Dabit est le premier nom qui vient à l'esprit, mais il y en eut bien d'autres, et c'est un plaisir, pour nous, curieux insatiables, de découvrir leurs noms: Gabriel d'Aubarède, Louis Chaffurin, Pierre Léon Gauthier, Marion Gilbert, Antonine Coullet-Tessier qui créa le Prix du roman populiste (lequel existe toujours), etc. Tous autant d'Ensablés... Une question se pose: ont-ils mérité l'oubli dans lequel ils ont sombré? N'est-ce pas plutôt parce qu'ils ont parlé de la vie quotidienne, celle que tout lecteur connaît et subit qu'ils ont perdu la faveur du public? Question difficile... En tout cas, André Thérive est un très bon romancier.

Merci à François et aux Editions de la Thébaïde de poursuivre avec nous ces travaux de désensablement.

Hervé BEL. Mai 2017.