Les Ensablés - "Le Médecin des dames de Néans" de René Boylesve (1869-1926)

Les ensablés - 17.04.2016

Livre - Bel - Boylesve - Néans


Dans sa préface à la réédition de 1926 (Calmann Levy), René Boylesve insistait sur le caractère imparfait de son premier roman, tout en soulignant qu'il comportait déjà tous les thèmes de son oeuvre future... Les premiers romans sont rarement de grandes réussites, ou s'ils le sont, il faut y voir l'effet du hasard ou de la mode, car il y a, à mon avis, une science du roman que l'on apprend au fur et à mesure, contrairement à la poésie, peut-être. Il n'en demeure pas moins que Le Médecin des dames de Néans est un bon texte qu'il ne faut pas négliger, même s'il est nettement en dessous de son chef-d'oeuvre L'enfant à la balustrade (cliquer ici). Boylesve avait vingt-sept ans à sa publication en 1896.

 

Par Hervé Bel

 

 

Ce qui frappe aussitôt, dès les premières pages, c'est la beauté du style qui n'est pas sans rappeler celui de Proust: phrases longues, subordonnées, incidentes, multiplicités d'adjectifs pour se rapprocher de la nuance (de la nuance, rien que la nuance!). Parfois, de vrais poèmes en prose.

 

Lisez plutôt ce début du chapitre III. Boylesve décrit le décor dans lequel Mme Durosay, femme anéantie par une vie ennuyeuse, repose: Elle était étendue sur une chaise longue, dans une sorte de boudoir attenant à sa chambre à coucher, d'où elle ne sortait presque pas, et où elle recevait ses familiers. Les fenêtres aux persiennes rabattues laissaient venir du jardin des parfums de réséda mêlés à ceux un peu confus de la chaleur des feuillages et des choses sous le soleil de juin. Un bourdonnement doux d'insectes lointains, et par moment, l'entrée d'une mouche aux zigzags sonores, coupés brusquement par un aplatissement contre une glace, repris, coupés de nouveau, jusqu'au balancement dans la raie lumineuse des volets et une échappée soudaine où le petit murmure s'est brisé sec. Après cela, un de ces silences d'après-midi d'été, caressants comme un bain, de ces silences jamais vides, mais qui portent en suspension, il semble, d'étranges et mous objets légers dont le frôlement est bon comme des sourires ou des baisers qui voletteraient, par impossible, dans l'ombre artificielle. Inoubliables moments qu'il vaudrait la peine de vivre, ne fût-ce que pour les goûter une fois!
 

Cela pourrait donner une impression suranné. Mais relisez encore, même à voix autre, et vous y découvrez de la poésie, aussi belle que celle de Proust vantant ses aubépines.

Il semble que la prose de Boylesve donne une assez juste idée de qui était Boylesve. Sur les photos, il apparaît comme un homme très soigné, avec ses yeux sages et doux à fleur de tête, et sa barbe bien taillée. J'ai pu trouver sur la toile une description de lui faite par Antoine Albalat (1856-1935), écrivain lui aussi, resté celèbre pour son essai "L'art d'écrire enseigné en 20 leçons":

 

Le doux René Boylesve débutait alors comme romancier et venait assez régulièrement au Vachette. Il habitait, au coin du boulevard Saint-Germain, un appartement tranquille, qu'il fut obligé de quitter pour ne plus entendre sous ses fenêtres le cri monotone des éternels camelots : « La Patrie … La Presse … La Presse … La Patrie … » Boylesve était déjà à cette époque le garçon silencieux et modèle que la Nature avait expressément destiné à devenir Académicien. Ses premiers romans plurent à Alphonse Daudet, qui lui prédisait, sans jeu de mots, un bel avenir. Il travaillait passionnément et ne quittait guère sa chambre que pour venir causer une heure ou deux avec nous. Esprit pondéré, ennemi du bruit, discret de sourire et de manières, Boylesve, comme toutes les personnes bien élevées, avait des superstitions et des manies. Pour rien au monde, il n'eût pris part à un dîner de treize couverts. Il arriva un soir en retard à un repas d'amis qui comptait douze convives. On s'écria joyeusement : « Voilà le treizième ». Boylesve ne riait pas. Il refusa de s'asseoir et se fit servir à une petite table.

 

Le premier roman de Boylesve est dédié à son meilleur ami, l'écrivain trop oublié Hugues Rebell (1867-1905) dont Hubert Juin, dans les années 1980, fit rééditer plusieurs oeuvres dans la collection 10-18, dont les Nuits chaudes du Cap Français, roman érotique qui est resté célèbre, à défaut de son auteur. hasard ou non? Boylesve aussi écrira des romans érotiques.

 

Le Médecin des dames de Néans commence comme un roman provincial (les bourgeois de la ville), prend très vite les allures d'un roman façon "liaisons dangereuses" de Laclos, effleure parfois Rabelais (le personnage de Grandier), fréquente le romantisme (épisode de la visite à la grande Chartreuse) et finit en tragédie. Le jeune Boylesve, à ses débuts, montre déjà une belle maîtrise littéraire, veut montrer qu'il sait beaucoup, et parfois, comme il en est souvent dans les premiers écrits, pêche par immodestie en voulant en faire trop.

 

L'histoire est très simple. A Néans, petit bourg de Touraine, Septime de Jalais est un beau jeune homme, fils d'un homme riche vivant à Paris, et élève d'un prêtre, l'abbé de Prébendes (sic), saint homme dont le personnage, avouons-le, est un peu daté pour nos temps modernes. L'abbé y fréquente les meilleures familles de la ville, et, parmi elles, le couple Durosay dont le mari est un notaire bon vivant, et sa femme une très belle créature. Celle-ci souffre, comme beaucoup des jeunes femmes de Néans (sous ce nom, le petit bourg de Haye-Descartes, en Touraine, où vécut Boylesve), d'un mal mystérieux qui n'est autre qu'un ennui profond: il n'y a rien à Néans, et peu à peu les femmes s'étiolent. Elles baignent dans une atmosphère de si fade saveur qu'une petite mort se produit en elle, la mort de leurs désirs, de leurs caprices, de tout ce qui, satisfait ou non, produit ces hauts et ces bas, ces plaisirs et ces chagrins, ce va-et-vient qui fait l'être vivant.

 

Elle est soignée par le docteur Grandier qui, longtemps, fit la fête à Tours et Chinon, avant de s'installer à Néans. Il aime la vie, a adoré les femmes, le vin, la chasse. La vision de cette Madame Durosay si appétissante en train de dépérir, n'avoir même plus l'idée d'être désirée et de désirer, le désole profondément. Et c'est alors qu'une nuit d'orage il a soudain une idée pour la guérir. Ce qu'il lui faut, pense-t-il, c'est de l'amour, de la sensualité. Alors, elle reprendra des couleurs! Il lui faut une histoire passionnelle, romantique. Grandier va donc décider de susciter dans le coeur du jeune Septime et de Madame Durosay un amour réciproque. Ce sera salvateur, et en plus cela distraiera le pauvre docteur Grandier.

 

Dans la nuit donc où il a cette idée, Grandier s'adresse en songe à l'abbé de Prébendes qui symbolise à ses yeux le mal dont souffrent les dames de Néans contraintes de fuir le plaisir par peur du péché.

 

L'horrible péché de chair, l'abbé! entendez-vous! le péché de cette chair que vous veillez comme un avare son trésor stérile; la chair! lachair! Nous l'allons découvrir et livrer aux baisers du beau soleil et des belles lèvres fraîches! La chair vierge, qui n'a jamais tressailli, l'une à cause de caresses gauches, et l'autre, par ignorance des caresses; l'une qui se meurt de n'avoir pas vécu, et l'autre quasi naissante, où la vie surabonde, la chair que le bon Dieu a ornée pour l'Amour; la chair de vos agneaux, cher abbé du bon Dieu! nous l'allons mettre en fête et en pâmoison; nous l'allons couvrir de parfums et de fleurs et nous ferons retentir les cymbales et le tambourin, et danserons autour du clocher de Néans parmi l'emmêlement des guirlandes tressées pour Aphrodite! Monsieur l'abbé, au bout de mes bras, entendez-vous les chants d'allégresse qui approchent, et le murmure des bouches jointes? saviez-vous qu'il y avait à Néans des bouches qui ne s'étaient jointes jamais à aucune bouche?

 

Dès lors, Grandier, pareil à la madame de Merteuil de Laclos (ici), développe une stratégie pour que ces deux êtres, sous les yeux du mari qui ne voit rien, se rapprochent pour finir par s'aimer. Curieux comme Boylesve alterne les passages où le sentiment le plus pur s'exprime, et ceux baignés d'une sensualité suggestive. Il écrira d'ailleurs, par la suite, Leçons d'amour dans un parc, texte coquin et libertin. Nul scrupule chez le docteur Grandier. Comme le mari ignore la femme qu'il possède, autant qu'un autre en profite et la guérisse par la même occasion... L'amour ne peut qu'être bon, physiquement et psychiquement, croit-il. Ce n'est pas sûr comme la suite le montre.

 

Grandier parviendra à son but, en réveillant enfin les désirs de la belle abandonnée, et l'amour fou du jeune Septime. Un amour excessif, suicidaire, car, bien vite, la belle Durosay s'éloigne et le jeune homme n'aura été que celui qui éveille la femme pour d'autres hommes. Trop timide, mal assuré, trop pur d'une certaine façon, Septime ne saura pas retenir la belle madame Durosay et se suicidera.

 

André Bourgeois, dans sa biographie sur Boylesve, indique que cet épisode reflète bien ce que Boylesve pensait de l'amour, à savoir sa cruauté et son injustice. La femme ne se donne qu'à des hommes qui la veulent vraiment et affichent une virilité et une force rassurantes et sans faille. Malheur aux délicats! Ils feront d'excellents amis, rarement de bons amants! Ainsi Septime, garçon brillant, sensible, devra-t-il céder la place à l'Homme avec un grand H, élégant, riche, sûr de lui... De fait, la situation n'a peut-être pas tellement changé. J'ai souvenir des jeunes filles de mes quatorze ans qui préféraient la compagnie de garçons à mobylettes et vaguement barbus, à celle que je leur offrais, moi qui étais sensible comme ce pauvre Septime. Et je constate que beaucoup de belles femmes sont dans le sillage des hommes puissants de ce monde. Mais ceci n'est qu'une constatation personnelle.

 

Chers lecteurs, il est temps de vous mettre à Boylesve pour découvrir un auteur de grande qualité. Les Proustiens n'y résisteront pas, retrouvant chez Boylesve cette même finesse dans l'analyse des sentiments et la description de la nature etc.

 

A sa parution, Alphonse Daudet écrira à Boylesve: "Exquis, pleinement exquis votre livre". Je ne dirai pas mieux.

 

A vos livres, donc.

 

 

Bibliographie de René Boylesve tirée du site d'André Bourgeois (ici)

 

LE MEDECIN DES DAMES DE NEANS    1896 OLLENDO

LES BAINS DE BADE 1896 BIBLIOTHEQUE ARTISTIQUE ET LITTERAIRE

SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1897 OLLENDORF

LES BONNETS DE DENTELLES 1967 GILBERT-CLAREY

LE PARFUM DES ILES BORROMEES ** 1898 OLLENDORF

MADEMOISELLE CLOQUE 1899 ED. DE LA REVUE BLANCHE

LA BECQUEE 1901 ED. DE LA REVUE BLANCHE

LA LECON D’AMOUR DANS UN PARC 1902 ED. DE LA REVUE BLANCHE

L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1903 CALMANN-LEVY

LE BEL AVENIR 1905 CALMANN-LEVY

MON AMOUR 1908 CALMANN-LEVY

LA JEUNE FILLE BIEN ELEVEE 1909 H.FLOURY

LE MEILLEUR AMI 1909 A.FAYARD

LA POUDRE AUX YEUX 1909 DORBON

MADELEINE JEUNE FEMME 1912 CALMANN-LEVY

LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES

CANARDS 1913 CALMANN-LEVY

NYMPHES DANSANT AVEC LES SATYRES 1913 DORBON

LE BONHEUR A CINQ SOUS 1917 CALMANN-LEVY

TU N’ES PLUS RIEN 1917 ALBIN-MICHEL

DISCOURS DE RECEPTION A L’ACADEMIE FRANCAISE 1919 PERRIN ET CIE

ALCINDOR OU SUITE A LA LECON D’AMOUR DANS UN PARC 1920 ED. LE LIVRE

SERINGAPATAM (Extrait de la Marchande de petits pains) 1920 FLAMMARION

LE CARROSSE AUX DEUX LEZARDS VERTS 1921 ED. DE LA GUIRLANDE

LE DANGEREUX JEUNE HOMME 1921 CALMANN-LEVY

ELISE 1921 CALMANN-LEVY

AH !  PLAISEZ-MOI 1922 ED. DE LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

NOUVELLES ET CHOIX DE PAGES DE ROMANS 1922 CRES (Bibliothèque de l'Adolescence)

LE PARFUM DES ILES BORROMEES ** 1923 CALMANN-LEVY

LE MARIAGE DE POMME D’API ET LES DEUX ROMANCIERS 1924 CHAMPION

LES NOUVELLES LECONS D’AMOUR DANS UN PARC 1924 ED. LE LIVRE

SOUVENIRS D’UN JARDIN DETRUIT 1924 J. FERENCZI

JE VOUS AI DESIREE UN SOIR 1924 A. FAYARD

AZURINE OU LE NOUVEAU VOYAGE 1926 (1895)  LES AMIS D’EDOUARD (No 108)

LE CONFORT MODERNE 1926 ED. DES CAHIERS LIBRES

LE DERNIER MOT SUR L’AMOUR 1926 LAPINA

LES DEUX ROMANCIERS 1926 FERENCZI

LA TOURAINE 1926 EMILE-PAUL

FEUILLES TOMBEES (Ecrits intimes - Edition de Charles Du Bos) 1927 ED. DE LA PLEIADE

LE PIED FOURCHU 1927 DORBON

LES FRANÇAIS EN VOYAGE 1929 ED. MORNAY

OPINIONS SUR LE ROMAN 1929 PLON-NOURRIT

REFLEXIONS SUR STENDHAL 1929 LE DIVAN

VOYAGE AUX ILES BORROMEES 1932 LE DIVAN

FEUILLES TOMBEES (Ecrits intimes - Edition augmentée) 1947 ED. DUMAS

PROFILS LITTERAIRES 1962 LA RENAISSANCE DU LIVRE

POEMES A BETTY 1967 Rice University Studies ( dans l'étude René Boylesve, le poète )

ENTREZ DANS LA RONDE - C'EST UNE CHOSE FINIE 1974 Les Amis de René Boylesve