Les Ensablés - "Le monde infernal de Branwell Brontë" de Daphné Du Maurier

Les ensablés - 05.08.2018

Livre - Bel - Du Maurier - Brontë


ROMAN ÉTRANGER – Chers lecteurs, Les Ensablés seront bientôt en vacances et ne reparaîtront que le dimanche 9 septembre, avec de nouvelles découvertes. En attendant, je veux vous parler aujourd’hui de l’excellent livre de Daphné Du Maurier (paru en 1960) que vient de rééditer la Table Ronde (collection Petit Quai Voltaire, 14 Euros). 

 

Il ne s’agit pas d’une fiction, mais d’une biographie, écrite comme un roman, sur un ensablé lui aussi, un « raté ensablé anglais » plus exactement, Branwell Brontë, frère oublié des trois sœurs Brontë, Charlotte, Emily et Anne, fameux auteurs de Jane Eyre, Les Hauts-de-Hurlevent et La locataire de Wildfell Hall

 

Branwell Brontë a laissé derrière lui une œuvre immense, des débuts de romans, des chroniques, des récits et des centaines de poèmes, jamais publiés. Pour une fois, intéressons-nous donc à un pan d’histoire littéraire anglaise, et non française. Après tout, nous sommes bientôt en vacances, et ce livre comblera ceux qui aiment les landes anglaises et les destins tragiques.

 

Par Hervé Bel




 

Branwell mourut jeune, comme beaucoup d’Ensablés, à l’âge de 31 ans en 1848, suivi de peu par ses sœurs Emily, puis Anne et enfin Charlotte, en 1855. Le père, le révérend Brontë, ayant survécu à ses enfants et à sa femme, se retrouva seul et vécut jusqu’en 1861 dans son presbytère de Harworth, petit village perdu dans les landes du Yorkshire, pays venteux et nu que les lecteurs retrouvent dans les Hauts-de-Hurlevent.
 

À quoi tient la destinée ? Pourquoi certains réussissent-ils, et d’autre pas ? Pendant la lecture du livre de Du Maurier, je n’ai pas cessé de me poser cette question à propos de Branwell.


Il avait tous les talents. Sensible, il savait peindre et envisagea un moment d’en faire sa profession. Débordant d’imagination, il aimait la littérature. Très jeune, il commença à écrire, ayant inventé le royaume d’Angria, territoire qu’il situait en Afrique de l’Ouest. Son héros, celui qu’il aurait bien voulu être, s’appelait Alexandre Percy. Il lui fit vivre toutes les aventures, guerrières ou amoureuses, qu’il n’eut jamais. Très vite, ses sœurs, et surtout Charlotte, s’associèrent à lui pour écrire cette fantaisie qui se poursuivit longtemps.

C’était le secret de la fratrie. Chaque jour, nourris des ragots du village, des récits que l’on faisait des nobles de l’endroit, ils transformaient cette matière ingrate en histoires fantastiques. Veuf inconsolable, esprit ouvert, le père Brontë n’était pas trop regardant et leur laissait une grande liberté. Qu’on imagine le presbytère de briques, aux croisées blanches, dans ce petit village où rien de saillant ne se passait, et ces quatre enfants passant leur temps dans la salle d’étude, à rêver. Puis, qu’il fît beau ou mauvais, ils allaient marcher dans la lande.

Si triste, si romantique aussi. Tous les quatre lisaient plus qu’il ne faut. La lecture est dangereuse pour les enfants isolés et timides. Tellement timides. Pour les faire parler, le père leur prêtait un masque pour que, le visage caché, ils pussent parler plus librement.
 

Mais il y avait aussi la tante, la sœur de leur mère morte très tôt. D’après Du Maurier, c’était une brave femme que j’imagine avec le caractère de la tante Pegotty, une des héroïnes de David Copperfield. Elle fut longtemps un appui pour la petite famille.


Branwell était le dieu de son père et de ses sœurs. Tous étaient convaincus qu’il serait un grand artiste. Peut-être cela lui donna-t-il de mauvaises habitudes ? À l’adolescence, il peignit, des portraits surtout. Il en reste peu. Le plus célèbre est celui de ses trois sœurs et de lui-même. Il se représente près d’Emily. Du moins est-ce ce qu’on suppose, car il a fini par s’effacer lui-même, conséquence logique de l’autodestruction à laquelle il se livra quand il lui fut certain qu’il était un raté.
 

D’ailleurs, s’étant présenté à la Royal Academy, il eut sa première désillusion : il fut refusé.


Mais il était encore plein d’espoir. À l’époque, le Blackwood était une revue célèbre qui publiait des poèmes lugubres et des nouvelles qui ne l’étaient pas moins. Branwell, reprenant les chroniques d’Angria, en envoya quelques extraits. Le magazine ne lui répondit même pas, et ce fut sans doute, pour le jeune homme, le premier coup d’épée fatal.


Dans cette vie où il ne se passait rien, il entra par désœuvrement dans la franc-maçonnerie, croyant y découvrir des secrets admirables. Ce qui fut l’occasion pour lui de se lier avec quelques personnes. Puis il fréquenta les pubs, aimant la compagnie des artisans et... du punch. Jeune encore, il commit des excès, d’abord invisibles puis de plus en plus violents. Ayant renoncé à être portraitiste, refusé par Blackwood, il commençait à souffrir, tandis que ses sœurs devenaient gouvernante ou enseignante, allaient dans le vaste monde discipliner leur fantaisie acquise auprès de leur frère. Ce fut ce qui les sauva peut-être. L’inspiration est une chose en littérature, mais la discipline est essentielle.
 

Lui, Branwell restait toujours au presbytère près de son père devenant aveugle. Branwell était maladivement sensible. En lisant sa prose, on songe aux personnages torturés d’Edgar Poe. Il avait les ailes de géant du poète, mais il ne savait pas voler. Il était trop dissipé, trop enclin à se contempler, à discourir, à impressionner des amis facilement impressionnables. Et tout cela se passait dans les landes battues par le vent, rarement ensoleillées, du moins l’imagine-t-on. Daphné Du Maurier sait parfaitement décrire cette ambiance sinistre, elle qui a écrit Rebecca, autre Jane Eyre d’ailleurs, aimant profondément un homme sombre et riche qui ressemble à Rochester.
 

Comme il fallait enfin gagner sa vie, il lui fallut accepter un emploi. Il devint chef de gare, ce qui le condamnait d’avance à l’échec. Il buvait trop, il rêvait trop, il noircissait trop de pages : il fut renvoyé à son presbytère, retrouvant son père de plus en plus déçu. Or, il adorait son père, et comprenant sa déception, il n’en devenait que plus désolant, par réaction.


Il sembla un moment que l’avenir s’éclaircissait. Ayant été recrutée pour s’occuper des deux filles de riches anglais, les Robinson, sa sœur Anne sut convaincre son employeur de prendre Branwell pour précepteur de leur fils. Branwell aimait les enfants. Peut-être que s’il avait été père, le destin eut été plus clément ? Pendant quelque temps, il donna satisfaction. Sauf qu’il se retrouvait dans sa chambre et là continuait à écrire des poèmes, des récits, à mille lieues de la petite vie qu’il menait. L’écart était trop grand. La situation était intenable. Soit la réalité triomphait, soit c’était la fantasmagorie, et c’est bien elle qui gagna.
 

Il fut licencié du jour au lendemain. On ne sait pas trop pourquoi. Il semble que son intempérance ait éclaté au grand jour alors qu’il se retrouvait seul avec le fils Robinson. Il revint au foyer paternel pour n’en plus partir. Pour justifier son renvoi, il raconta qu’un amour entre lui et l’épouse de Sir Robinson s’était noué et que le mari avait tout découvert. Il fut si précis qu’on le crut. Et lui, déjà tellement perdu dans le rêve, fut convaincu lui-même de sa passion. Jusqu’à la fin de sa vie, il a couvert des pages et des pages pour raconter cet amour merveilleux qu’il aurait connu auprès de la sage dame Robinson, laquelle ne répondit jamais à ses messages.


Il ne bougeait pas de sa chambre. Ses sœurs ne le supportaient plus. Il n’arrêtait pas de boire, il consommait du laudanum acheté grâce à la générosité de ses amis, et dormait la plupart du temps, s’imaginant être le héros qu’il avait inventé, Percy, un homme grand, lui qui était petit ; fort, lui qui était faible. Quand il descendait dans la salle d’étude, il voyait Anne, Charlotte, et Emily plongées dans la rédaction de leurs romans bientôt célèbres. Autrefois, ils se disaient tout. Maintenant, il y avait le silence entre elles et lui. Elles ne lui pardonnaient pas de les avoir déçues et de rendre leur père malheureux.


Elles ne dirent pas à Branwell, peut-être par pitié aussi, qu’elles avaient envoyé leurs manuscrits aux éditeurs.

Puis il tomba malade. C’était ce qui pouvait lui arriver de mieux. Son talent avait disparu. Ses écrits étaient devenus médiocres, mais parti dans son rêve, pour se consoler, il se disait ignoré. Il mourut, dit son permis d’inhumer, d’une bronchite. Ses sœurs n’allaient pas tarder à le rejoindre, mais du moins elles étaient devenues de vraies écrivaines.

 

Branwell aurait pu sans doute être aussi un grand écrivain. Il lui manqua la volonté, cette capacité de dominer sa sensibilité pour en extraire le suc... Dieu sait pourquoi. Il a écrit ce poème qui promettait. Depuis Poe, Baudelaire et Bram Stoker sont passés par là... Mais quand même, c’est très beau.

 

Heureux sont les morts, ne les plains pas,

Car si leur vie est achevée, leur tâche l’est aussi,

Et désirs et douleurs ne les tourmentent plus;

Jamais, sur leur couche terrestre, ils ne connurent

Ce profond sommeil sans rêve qu’est le leur;

Dans les tombeaux creusés sur la rive inconnue

Dont les ténèbres et le Silence scellent les portes;

Détourne d’eux ta tête penchée

et plains le mort vivant — dont l’âme s’est enfuie —

Déserté par la vie, dédaigné par la mort,

Lui pour qui le Ciel est vide au-delà des nuées,

Lui que jamais n’illumine une lueur d’Espoir,

LUI, la proie de ce ver qui le ronge...

De la mort INEXORABLE, des ténèbres de la tombe.

 

Voilà l’histoire de Branwell. Si vous voulez vous délecter de cette ambiance morbide et romantique, alors lisez le récit de Daphné du Maurier. Peut-être alors, étendus sous le soleil brûlant de Provence, éprouverez-vous des frissons et la froidure du vent du Yorkshire ? Par ce temps de canicule, ce serait bien.

 

On se retrouve en septembre.


Daphné Du Maurier, trad. Jane Fillon – Le monde infernal de Branwell Brontë – La table ronde – 9782710385981 – 14 €




Commentaires

Un peu d'effort au niveau de la relecture, je vous prie. Les coquilles, ça arrive, mais confondre Anne (Brontë) et Agnès (Grey, je suppose, héroïne de son roman) à deux reprises, c'est un peu juste.
Bonjour. Au temps pour nous, c'est modifié...

Nos excuses à Anne ainsi rebaptisée également wink
Bonnes vacances Hervé
Paragraphe 2, ligne 7 : "matière" ingrate je suppose

Merci pour cette belle invitation. Je ne connaissais pas du tout ce livre de DDM dont j'ai lu à peu près tout jusqu'ici !

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