Les Ensablés - “Le pain des rêves”, de Louis Guilloux (1899-1980)

Les ensablés - 03.02.2019

Livre - Malbrunnot - Guilloux - Le pain


Nous accueillons aujourd'hui dans nos "colonnes" Pascal Malbrunot, ancien professeur de lettres, qui nous a envoyé ce bel article sur "Le pain des rêves" de Louis Guilloux (lui-même en voie d'ensablement, et dont Laurent Jouannaud a chroniqué son texte le plus connu "Le sang noir). "Le pain des rêves a été récompensé par le Prix Populiste 1942. Nous le remercions vivement pour l'envie qu'il nous donne de le lire.
Les Ensablés.

Une enfance dans un quartier infâme, l’abjecte rue du Tonneau. Un logement sordide qui tient de la cave et de l’écurie. La cour aux odeurs pestilentielles se réveille au chant du marteau de la Pinçon, la voisine savetière et au battement du maillet de Durtail le tonnelier. Elle s’endort dans l’explosion des pianos mécaniques provenant des « maisons » à grosses lanternes, des cafés à matelots. Ici vit la famille Nedelec, la mère, deux enfants et le grand-père. Sauf que la misère ici ne renvoie pas à des images stéréotypées, pas plus à celles, misérabilistes, d’ivrognerie et d’oisiveté qu’à celles d’un ménage ouvrier exemplaire.
Par Pascal Malbrunot.



 
Ce qui domine dans la première partie de ce beau roman, placée sous la figure tutélaire du grand-père, ce sont les menus faits d’une vie quotidienne où « chaque jour répète la veille. » Ce qui ne signifie pas l’ennui ou la médiocrité, même si la pauvreté pèse parfois comme laide, parce qu’à tout moment le romanesque exhausse la réalité  de l’existence. Bien sûr, « ce serait la même odeur de choux et de tabac, la même atmosphère pesante et triste», mais l’auteur ajoute : « le même bonheur. » (p. 52)

Sans doute les repas et le travail finissent-ils par se confondre dans une même nécessité monotone et au vu des batailles nocturnes à livrer contre les parasites,  « pas plus que manger n’était un plaisir, se coucher n’était un repos » (soit dit en passant, quelle scène que celle de l’épouillage des enfants par le grand-père!). Sans doute le grand-père, perché au prix de grands efforts sur sa table de travail, coupant, cousant, fumant et toussant à longues quintes répète t-il les mêmes gestes depuis des années (« il était devenu, à l’égard de bien des choses, comme un somnambule.»), mais ces gestes se muent sous les yeux du narrateur, du petit garçon, en véritables rites de fidélité aux âmes des ancêtres. C’est l’allumage de la lampe sacrée, réservé au grand-père parce que c’est la lampe de ses veillées et des veillées de son père avant lui, ou l’invariable et tendre époussetage matinal de l’horloge de campagne familiale qui devient une image pieuse.
 
« Je doute qu’aucun amour vaille celui des pauvres. » (p.53)

L’amour se nourrit de la solitude et de la promiscuité familiale: « Sans doute aurions-nous pu aménager les anciens celliers à fourrage ; mais quel exil ! Le besoin d’être toujours ensemble, de vivre à la chaleur les uns des autres avait fait considérer à n’importe lequel d’entre nous une dure punition le fait d’aller loger ne fût-ce que derrière la cloison. » (p.31).

L’amour  s’y développe, contre le mépris des autres pour ces voyous de la rue du Tonneau: « le mépris, l’humiliation dont nous sentions partout l’outrage, le refus qu’on nous opposait avec tant de persévérance avaient approfondi nos cœurs comme ils ne l’eussent pas été sans cela. » (p.53). C’est dire aussi combien la contradiction sociale est déterminante dans la réalisation de soi. La tombée de la nuit, autour de l’unique feu, est « une heure sans effroi, une heure à nous où le bonheur se définissait par la présence de tous ceux qui restaient - depuis que mon père nous avait abandonnés, depuis que mon frère Daniel s’était fait marin – par la conscience plus ou moins claire que nous étions là encore ensemble ; encore pas séparés, et qu’il ne nous fallait pas autre chose pour nous faire accepter de vivre. La conscience que nous nous aimions.» (p.33)

L’égoïsme n’a pas sa place dans la cellule familiale, soustraite à l’ordre normal du vivant, à l’amour de soi, au sentiment accordé à la pure conservation bourgeoise de soi. De l’amour maternel il est dit : « Si l’amour est de s’oublier, personne au monde n’a jamais su mieux qu’elle aimer. S’il est de vouloir et de faire le bonheur des autres, personne n’y a jamais mieux réussi  (…) renoncer à elle-même était sa joie » (p. 53). De la même façon, le grand-père, tailleur, ne saurait travailler pour lui : « …c’était perdre du temps, donner à sa propre personne un prix qu’elle n’avait sûrement pas. » (p.41)
 
Comment se distrait-on quand on est pauvre et loin de tout ?  Quel est le pain des rêves, qu’est-ce qui autour de soi nourrit l’âme et la poésie ? Qu’est-ce qui structure mieux que la capacité à se laisser impressionner par ce qui nous environne ?

Ce peut être le feuilletage de l’album de photos de famille, car les idoles, ce sont les personnes de la famille qui vivent à Paris ou dans des pays fabuleux comme le Canada, le Dahomey ou les Indes.

Les courses que le jeune narrateur fait en ville sont l’occasion de découvertes, de rencontres étonnantes et de portraits truculents, romanesques. A deux rues de distance, tout est autre chose, tout devient vivant et enchanteur. On y croise la « bande du soleil », un groupe de vagabonds. « Des hommes qui traînent la famine, mais aussi des exemplaires d’une humanité fascinante. » (p. 60). Chopi, l’ivrogne au cœur doux, ancien des bataillons d’Afrique, Pompelune, sorte de bouffon mégalomane et métromane, couvert de décorations dérisoires ; on y croise aussi le père Gravelotte ; tambour de ville ou Durtail le tonnelier, rongé par un mal mystérieux, malheureux depuis que la maladie l’a ravi à la mer, seul, sans amis, ne voulant garder sur lui que les habits qu’il portait dans son beau temps de marin.

L’école est aussi un lieu d’oubli, quand les leçons de géographie ou d’histoire ouvrent tout un monde merveilleux et font oublier le taudis et les petitesses du père Coco, l’instituteur.

Il y a encore les promenades d’après-dîner, d’abord engagées d’un bon pas, muettes, furtives, « Plus il était tard, plus la nuit était profonde et les quartiers déserts, et plus, semblait-il, le grand-père se trouvait à son aise. On aurait dit que le droit de paraître au soleil était un droit qu’il ne se reconnaissait pas à lui-même, et qu’il ne consentait à se mouvoir et à marcher sur la terre qu’à la condition de ne pas y être vu. » (p. 135); promenades de plus en plus raccourcies, aléatoires et languissantes mais en revanche beaucoup moins taciturnes à mesure que vieillit le grand-père déjà un peu détaché de la vie. «  Et il riait. Beaucoup des choses qu’il disait maintenant le faisaient rire. Nous en étions tout déconcertés, car bien souvent, il n’y avait pas matière. » (p. 244)

La musique, les concerts publics animent littéralement le grand-père. Pauvre et assez grossière musique, mais la  seule qu’on connaît… Ce qui compte est l’arrachement à soi-même « Quand il s’agissait d’un concert, mon grand-père redevenait une sorte d’homme libre, bien que son plaisir, il ne pût le goûter qu’à la condition d’aller s’asseoir sous les arbres les plus reculés du jardin. » (p. 138) Ce sont de très beaux moments que ceux où l’agitation de son âme se traduit sur son visage, sur sa beauté, et qui sont toujours liés à un événement musical, alors qu’en temps normal, il ne se manifeste guère : « A peine levait-il les yeux pour répondre à mon bonjour. Et cela me faisait peine ; car je n’avais pas encore deviné en lui cette impossibilité d’avouer sa tendresse, laquelle se fût muée en colère plutôt que de se confesser. » (p. 31).

La grande procession annuelle des pestiférés exerce aussi une irrésistible séduction même si, mère exceptée, on n’a pas grand respect pour les choses de la religion. C’est qu’elle lève l’interdiction de se mêler à la foule et réalise l’unanimité.

Dans les cirques et les théâtres ambulants, qui n’offrent dans l’ensemble que des spectacles assez misérables, on trouve cependant  « à la roulotte la plus branlante une beauté seulement comparable à celle d’un voilier toujours prêt à larguer l’amarre » (p.165).

Et puis il y a les visites de l’oncle Paul, avec force rodomontades, un de ces oncles qui ne font on ne sait jamais quoi au juste à Paris, mais qui apporte de l’enthousiasme et aussi de la tendresse, derrière le faux semblant des petites préoccupations et des rires forcés. 

Et bien sûr la cousine Isabelle, la « cousine Zabelle », qui fait l’objet de la deuxième partie du roman. Flanquée d’un soi-disant neveu et de son époux taciturne et résigné, le « pauvre Michel », « que veux-tu, elle est fantasque ! », toujours disposée au plaisir, elle fait entrer la sensualité, la fête, le luxe décoratif, ainsi qu’une odeur de paresse et d’oisiveté, de liberté et d’irrégularité.
 
Là encore, derrière le fourmillement d’anecdotes, de menus faits, de portraits, il est beaucoup question de déchéance, sans connotation morale, de cette mystérieuse transformation entre ce que l’on a été et ce que l’on est devenu : le grand père, dans la première partie, déchu du rang de premier ouvrier à celui de bricoleur, le cousin Michel, dans la deuxième partie, jadis marin dans les colonies et grand voyageur, aujourd’hui taciturne fumeur de pipe,  gardien d’une « frontière bien défendue, marquant la limite d’un pays où, s’il ne laissait entrer personne, il n’allait plus jamais lui-même, sauf peut-être dans ses rêves. » (p.427).


Louis Guilloux - Le pain des rêves - Folio - 9782070369096 - 9 €

 



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