Les Ensablés - Le pas de deux de Luce Amy, par François Ouellet

Les ensablés - 14.07.2019

Livre - Ouellet - Luce Amy - Anna premier visage


En 1938, chez Grasset, Luce Amy publiait un premier très beau roman, concentré dans une forme de souffrance lumineuse : Anna, premier visage. Un jury de quatorze écrivains exclusivement masculins, dont faisaient partie Marcel Arland et Ramon Fernandez, lui décerna pour la première fois le prix Sévigné (sans rapport avec l’actuel prix Sévigné créé en 1996). Baptisé en l’honneur de la célèbre épistolière, ce prix couronnait annuellement une œuvre féminine. Il n’est pas sûr d’ailleurs, probablement à cause de la guerre prochaine, qu’il fût remis plus d’une fois.
Par François Ouellet


 

Roger Giron avait interviewé Luce Amy lors de la remise du prix pour le compte du journal Paris-Midi : « J’ai écrit ce roman il y a quatre ou cinq ans et je l’ai adressé successivement à plusieurs éditeurs qui me l’ont retourné — oh ! avec des éloges !... Il y avait de quoi être découragée !...  À tout hasard, je résolus d’envoyer mon manuscrit au jury du prix Blumenthal... Hélas ! là non plus on ne le retint pas... Mais Henry de Montherlant, qui l’avait lu à ce titre, s’intéressa à l’histoire d’Anna et de Paule... Il m’offrit de préfacer le roman qui, cette fois, trouva tout de suite un éditeur... » On apprend encore que Luce Amy est employée à la préfecture des Basses-Pyrénées à Pau et qu’elle admire Proust, Colette, Rousseau, Mauriac et le Barrès d’Un homme libre.

C’est plutôt à Proust qu’on songe, me semble-t-il, en lisant Anna, premier visage, le Proust de Combray que Paule aime lire à Anna, les deux héroïnes du roman. Elles lisent aussi ensemble l’auteure des Claudine, dont certaines pages les bouleversent. C’est aussi que la littérature, dans les coulisses des sentiments des personnages, tient un rôle de premier plan : « Pouvait-on être absolument malheureux quand on avait en soi ce goût profond pour les livres, pour la musique ? » Dans sa préface, Montherlant louait un roman sobrement raconté et éloigné du « fabriqué », un roman qui a « l’accent des sentiments forts ».

Anna, premier visage n’a cependant pas la sensualité des livres de Colette. L’art de Luce Amy est cérébral, le ton est résolu, la phrase décisive, la langue infaillible. On est étonné de tant de confiance dans l’écriture d’un premier roman. Mais cet aplomb est irrigué par une émotion très fine, déposée entre les mots avec beaucoup de tact et de retenue, comme si l’écrivaine avait voulu canaliser l’expression très vive des sentiments que partagent les personnages. C’est une forme de pudeur littéraire, bien sûr, mais qui relève aussi d’un art certain — et qui tranche tellement avec la logorrhée nombriliste de notre époque. Chez Luce Amy, l’émotion est contenue par l’attention, comme l’intériorité par les visages des êtres que cherchent à déchiffrer Paule. On lit dès la première page : « Lorsqu’elle prenait contact avec des êtres nouveaux, il y avait toujours en elle une sorte d’attente anxieuse. Les visages l’attiraient ; elle les regardait avec une attention passionnée. Une créature est un monde… Elle cherchait sur un visage le signe qui pût être révélateur, un reflet qui indiquât l’être intérieur. » Autre temps, autres mœurs : Paule s’intéresse d’abord aux autres pour pouvoir apprendre quelque chose sur elle-même.

Nous sommes dans une maison de santé en Savoie. Après une licence en droit, Paule Darmand a ressenti le besoin de se reposer. Autour d’elle s’agite une petite société sans intérêt, mais où se démarque, par la singularité de son comportement, Anna Neussel, âgée de dix-huit ans. Celle-ci est comme absente au monde, elle semble vivre dans ses songes, fumant le regard perdu, se distrayant en écoutant des disques. Sa solitude, sa fantaisie, son étonnante ingénuité, sa franchise, le tragique de son âme, sa façon de se dérober au monde, tout cela qui compose la figure attachante d’Anna fascine Paule. Elles se lient d’amitié, deviennent intimes. L’amitié d’Anna pour Paule devient très vite exclusive, possessive ; Anna exige une attention et une tendresse qui éblouissent Paule. « Qu’est-ce donc, cette chose en moi, qui est entrée avec votre visage dans mon cœur, et dont je ne puis me défaire ? » demande Anna. Le séjour à la montagne tire à sa fin, Paule doit rentrer travailler à Pau. Mais Anna, qui ne peut se passer de Paule, vient s’installer près d’elle.
 
Trois ans ont passé, Anna a vécu la dernière année dans sa famille dans le Gers, mais elles se retrouvent à Pau. Anna a changé, elle est devenue une femme et fait montre d’une confiance que Paule ne lui connaissait pas. À Paule, la présence et la tendresse d’Anna sont devenues indispensables, alors qu’Anna exprime moins vivement sa passion. Si Anna a auparavant tout fait pour éloigner un garçon qui attirait Paule mais menaçait leur amitié, c’est elle qui est maintenant amoureuse. Paule aime trop Anna pour ne pas reconnaître le bienfait pour son amie de fréquenter d’autres personnes, de sortir. Mais Anna commence à venir voir Paule moins souvent, à prendre ses distances, jusqu’à ce qu’elle parte avec son amoureux pour l’Angleterre, abandonnant Paule à sa souffrance. Paule n’avait pas prévue qu’Anna sortirait un jour de sa vie, elle est dévastée.
 
Mais le temps arrange tout, et puis Paule est jeune, elle a toute la vie devant elle, et le sentiment de sa jeunesse est pour elle le premier pas de sa délivrance d’Anna, du souvenir d’Anna, du visage d’Anna. 
 
Il fallait, à la fin, que l’amour pour l’autre sexe triomphe, mais cette nouvelle histoire est ici sans intérêt. Rien ne garantit non plus qu’Anna sera heureuse. Mais cela non plus n’a pas d’importance au regard de ce que Luce Amy voulait transmettre. Ce qui compte, c’est l’espèce d’éducation que font l’une près de l’autre ces héroïnes significativement orphelines de mères, qui auront cherché une âme sœur pour faire leur entrée dans la vie. On lit vers la fin, au sujet de Paule que meurtrie l’absence d’Anna : « Elle n’avait exclusivement, passionnément aimé qu’un visage. Sa mère : la maladie, la mort de sa mère. Est-ce que cette souffrance n’avait pas été infiniment plus profonde que celle d’aujourd’hui ? Cependant, les années l’avaient peu à peu emportée, quelle qu’elle fût. L’angoisse des réveils et des nuits avait, d’année en année, perdu de son acuité. Elle avait perdu même sa souffrance. Elle perdrait aussi, sans doute, celle-là. » Ainsi va la vie.
 
C’est, bien sûr, un roman psychologique. L’amour, pourrait-on dire, car ici l’amitié vit de cette intensité propre à l’amour, suffit par la ferveur partagée des deux jeunes filles à faire tout un roman. Luce Amy raconte une histoire trop singulière pour qu’elle ne soit pas un peu autobiographique, mais cela n’importe pas. On retient surtout la fulgurance de l’émotion, le rythme de cette écriture méticuleuse, attentive à l’évolution des sentiments, le pas de deux des héroïnes que la passion d’aimer et la quête d’affection élèvent au-delà des contingences de la vie.
 
En lisant ce roman, Anna prenait, dans mon imaginaire, le visage et l’allure de la jeune Natacha qu’interprète Florence Darel dans Conte de printemps d’Éric Rohmer. La spontanéité de cette Natacha, son côté un peu fantasque, ses tourments et ses caprices, sa passion subite pour une femme un peu plus âgée qu’elle…
 
On sait peu de choses de Luce Amy, pas même sa date de naissance et sa date de décès. Dans les décennies d’après-guerre, elle publia encore quelques romans, dont le dernier date de 1980.
 
François Ouellet
Juin 2019


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