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Les Ensablés - "Le pays où l’on n’arrive jamais" (1955), André Dhôtel

Les ensablés - 11.06.2017

Livre - Jouannaud - Dhôtel - pays


C’est un roman étrange qui fut couronné en 1955 par le prix Femina : roman fantastique, surréaliste, régionaliste, allégorique ? Un enfant, adopté juste après la guerre par le riche diamantaire anversois Drapeur, se rappelle du « grand pays » et de « maman Jenny ». Son père adoptif a effectué des démarches pour retrouver la mère de cet enfant, mais en vain. Il voudrait maintenant que cet adolescent de quinze ans oublie le passé et se tourne vers un avenir prometteur. Ses souvenirs vagues ne sont-ils pas d’ailleurs imaginaires ?

Notes de voyage de L. Jouannaud
 




 

Mais l’enfant résiste, il est sûr de n’avoir rien inventé. Il fugue et  cherche le grand pays qui doit se trouver quelque part, dans la région des Ardennes, à cheval sur la France et la Belgique. On a lancé un avis de recherche. Dans sa quête, l’enfant passe par Lominval où vit Gaspard Fontarelle, qui a le même âge et n’a jamais quitté son village. Gaspard l’aide à se cacher et à échapper à son tuteur et à la police : « Pourquoi t’es-tu sauvé ?- Je cherche mon pays.- Quel pays ?- Je ne sais pas. Je cherche. » L’adolescent sera repris, mais Gaspard lui a promis de chercher lui aussi ce pays mystérieux. La métaphore est évidente, Dhôtel fait dire à un personnage : «S’il cherche son pays, c’est que là où il était, il n’est pas chez lui. » Et un autre renchérit : « Ça serait comme s’il cherchait le Paradis. »
 

Dès le troisième chapitre, le roman avance en zigzag, selon la fantaisie de l’auteur qui ne se soucie pas de vraisemblance. Il s’agit d’une quête, pas d’une enquête. Gaspard part en forêt chercher des champignons, rencontre un cheval pie, noir et blanc, le suit, glisse, dérape et se retrouve à califourchon. Le cheval l’emporte et Gaspard ne rentrera chez lui qu’à la fin du roman. Ce cheval, évidemment, sait où il va. Longues descriptions de la forêt ardennaise : « Le cheval reprit un train d’enfer à travers des arbres que l’on distinguait à peine de l’obscurité. »  Le cheval le conduit chez le coiffeur Baisemain, à Fumay.
 

Or l’enfant qui cherche son pays est justement passé chez ce coiffeur, un coiffeur extraordinaire (« sa chevelure et ses sourcils avaient un air étrange qui fit frissonner Gaspard ») qui lui conseille d’aller voir Théodule Residore. Gaspard va de Fumay à Vireux, le long de la Meuse, dans la région de Charleville-Mézières. Théodule est un jeune homme dont le père, dit-il, « a des entreprises nombreuses, collectionne les moustaches de chat, les bagues de cigare et bien d’autres curiosités. » Théodule a une voix bizarre : il est sourd, il lit sur les lèvres.

Il apprend à Gaspard qu’un  garçon d’Anvers, appelé Drapeur, qui cherchait son pays, est passé ici-même quelques jours auparavant. Il peut aider Gaspard à aller à Anvers retrouver son ami. Théodule place Gaspard sur une péniche qui descend la Meuse, rejoint l’Escaut jusqu’à Anvers. Là, il doit rencontrer Niklaas Cramer et ses deux fils Ludovic et Jérôme, qui vivent sur une péniche. Pour Gaspard, la grande aventure a commencé, et la beauté du monde se dévoile : « Ce n’était pas un voyage immense. Cependant Gaspard était ébloui par les eaux du fleuve, et par les contrées qu’on traversait. Comme si soudain la nature se multipliait. »
 

Niklaas et ses fils sont musiciens des rues. Et à Anvers, Gaspard, rencontre un homme à barbe rousse, très méchant, Jacques Parpoil, qui est l’homme à tout faire de Monsieur Drapeur. Si Parpoil est là, alors l’ami de Gaspard est là aussi. En effet, lui et son père adoptif vivent sur un yacht ancré dans le fleuve. Gaspard monte à bord, se fait repérer et il est retenu  prisonnier, obligé de travailler comme aide-cuisinier. Gaspard et le lecteur, et l’auteur presque, découvrent alors que ce garçon blond est une fille blonde qui s’appelle Hélène : « Comment ne s’en était-il pas douté ? Et vraiment ne l’avait-il pas pressenti sans se l’avouer, surtout à ces moments  où il ose se souvenir de ses yeux clairs ? »
 

Gaspard arrive à sortir de sa cabine en s’extirpant par le hublot. Hélène lui parle alors de ce pays dont elle se rappelle : « Des chênes, des bouleaux et en même temps des palmiers. Une forêt avec une clairière. Un peu plus loin on apercevait une mer bleue. » Ce paysage, dans la région des Ardennes, est impossible, inventé, imaginaire. Il lui reste de cette époque un livre d’images où est écrit « en grosses lettres malhabiles, un peu effacées » : «  Maman Jenny au grand pays ». Hélène est décidée à retrouver ce pays et son passé: « Toute ma vie est là-bas, et je veux vivre avec maman Jenny. »
 

Hélène a raison. Elle a raison de croire en ses souvenirs d’enfant. Elle a raison de s’obstiner à chercher, c’est-à-dire de refuser la vie qu’on lui propose, avec son père adoptif qui veut faire d’elle une grande artiste. Et Gaspard a raison de la croire, et de chercher avec elle ce grand pays.
 

On arrivera à ce pays après toutes sortes de hasards. Le yacht part pour les Bermudes où son père adoptif veut installer Hélène. Aux Bermudes, Gaspard essaie de la faire évader, elle tombe d’un toit, elle est entre la vie et la mort pendant 10 pages. Hélène s’obstine (« Rien ne prouve que maman Jenny est morte », « c’est possible de retrouver ce pays, il a l’air fantastique mais, comme il existe, on le découvrira forcément »), Gaspard la croit toujours. Le yacht revient à Anvers.
 

Gaspard y retrouve Niklaas et ses fils, qui vivent dans une roulotte et parcourent la région. Niklaas a entendu parler du grand pays, et il y conduit Gaspard : c’est un château avec un parc et un lac immenses. Et il y a des orangers et des palmiers dans des caisses qu’on rentre l’hiver. Nous y sommes. Ce château appartient à Emmanuel Residore, le père de Théodule du chapitre IV,  qui produit des films et apprécie beaucoup l’histoire d’Hélène : « Nous sommes entraînés dans le fantastique, voyez-vous. La vie n’est pas autre chose qu’un film. » Il faut alors retrouver Hélène, l’amener au château : « Je ne sais pas, je ne reconnais rien. C’est plus beau que je ne croyais, mais voilà sûrement le grand pays de maman Jenny. »
 

Ce pays existe donc sans exister : c’était un parc. Hélène va maintenant habiter ce château et devenir actrice. Et Emmanuel Residore apprend à la jeune fille que sa mère Jenny, ancienne propriétaire du château, est une actrice qui est partie à l’étranger et on la croit morte.
 

Le grand pays est un idéal : « On a le loisir de songer que la terre entière c’est le grand pays, mais cela ne nous satisfait pas complètement. On se dit qu’il faut rendre la terre encore plus belle, par le bonheur des hommes et par les histoires que l’on reprend inlassablement. Il semble que la vie sera toujours inachevée. Mais on demande une chance supplémentaire. »
 

On a rapproché ce roman du Grand Meaulnes, où il y a aussi la quête d’un endroit merveilleux, avec des adolescents et des artistes ambulants. Les deux textes n’ont rien à voir. Le roman d’Alain-Fournier est un drame où l’on meurt. On ne meurt pas chez Dhôtel et tout finit bien. On est plutôt dans la veine de Rimbaud l’Ardennais, que Dhôtel appréciait, auquel il a consacré un essai. Rimbaud écrit que la vraie vie est absente et veut fixer des vertiges, avec des scènes colorées et féériques, qui se déroulent sous nos yeux quand on sait voir sans les lunettes grises de la raison profiteuse. Féérie est un mot que Dhôtel appréciait[1], un mot rimbaldien. Relisons  « Fairy », dans Illuminations : « Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L’ardeur de l’été fut confiée à des oiseaux muets et l’indolence requise à une barque de deuils sans prix par des danses d’amour morts et de parfums affaissés. » Ce roman singulier a son charme. Il fait penser aux tableaux mystérieux de Paul Delvaux, avec leurs bizarres personnages dans des halls de gare. Il faut se rappeler que la guerre est encore proche quand Dhôtel l’écrit : il y a partout des veuves et des orphelins. Le désir de retrouver  les disparus et de reprendre la vie où elle a été interrompue est très fort. Au drame récent, il fallait opposer l’espoir.  
 

Et Maman Jenny ? Elle vit encore, et c’est le cheval pie, réapparu au dernier chapitre, qui conduit toute la troupe jusque chez elle. Hélène porte un bracelet que sa maman reconnaît immédiatement, comme dans toutes les histoires d’enfants perdus et retrouvés. Désormais ils continueront ensemble la route. Et bien sûr, Gaspard et Hélène resteront « unis toute leur vie ».


Le pays où l'on arrive jamais - André Dhôtel - Editions J'ai Lu - 9782290200612 - 4€

 

 

[1] « Il est sûr que j’ai toujours été attiré par la féérie. Je me souviens avoir, à l’âge de dix-huit ans, envoyé à une revue une nouvelle, qui me fut refusée, évidemment : eh bien, elle était féérique. Désormais, je ne conçois pas d’écrire un livre qui ne soit féérique. » (L’école buissonnière. Entretiens avec Jérôme Garcin, Editions Pierre Horay, 1984)