Les Ensablés - "Le piège", d'Emmanuel Bove (1898-1945): qui est quoi?

Les ensablés - 17.04.2011

Livre - Bel - Bove - Piège


Je le dis franchement: je viens de lire pour la première fois Emmanuel Bove. J'étais chez Gibert, samedi dernier, et j'épluchais systématiquement les rayons de littérature française, lorsque je suis tombé sur ce nom, à la sonorité si étrange: Bove. Nom qui ne m'était pas inconnu, mais dont les œuvres ne m'avaient a priori jamais intéressé.

Je me suis rappelé qu'en 2006 Darroussin avait adapté un de ses romans au cinéma: "le pressentiment", récit d'un avocat bourgeois qui décide de changer de vie radicalement. Ceux qui ont vu le film ont dû oublier de lire le roman. Pour la littérature, le cinéma est un piège: sans lui, le roman n'a aucune chance de reparaître, mais après lui, le spectateur a rarement le désir de le lire.

 

Par Hervé Bel

 

 

Comme beaucoup d'ensablés, Bove est mort jeune, en 1945; autour de la cinquantaine. Cinquante ans, c'est jeune pour un écrivain: c'est l'âge où il parvient à une certaine renommée qu'il lui reste à confirmer, l'âge aussi où le talent s'appuie sur l'expérience et se prépare à de grands romans. Guérin, Calet, Forton, Gadenne... il y a bien une lien entre leurs décès prématurés et l'oubli qui les a engloutis.

Comme Jean Blanzat, Bove appartenait au Comité National des Ecrivains. Il avait voulu fuir en Angleterre, il se retrouva à Alger où il put écrire ce beau livre qu'est "Le piège", et dont je vais vous parler.

 

Le héros (nom Bridet) est un ancien journaliste, que l'on découvre à Lyon  en septembre 1940 , cherchant à obtenir un sauf-conduit pour gagner l'Afrique puis l'Angleterre.  Il ne s'en est pas caché à ses amis de Paris: il veut rejoindre le général de Gaulle.

 

Mais, curieusement, il veut le faire dans les règles, sans qu'on comprenne bien pourquoi, et décide d'aller à Vichy voir son camarade Basson qui a une fonction importante dans la police du Maréchal. Il ne l'a pas vu depuis longtemps, mais leurs rapports, dans le passé, étaient plutôt bons. Bridet compte sur lui pour obtenir ce sauf-conduit.

Yolande, la femme de Bridet, est également à Lyon, dans un autre hôtel que le sien, car ils n'ont pas pu trouver de chambre double. Elle tient un petit magasin à Paris, rue Demours. Nature facile, souriante, confiante, elle n'a pas mesuré encore dans quel abime la France a sombré. Cet aveuglement jouera son rôle dans cette histoire... A moins qu'elle ne joue la comédie. Comment savoir?

 

Le voilà donc qui se rend à Vichy pour rencontrer son vieux copain Basson qui le reçoit avec cordialité et promet de lui accorder un sauf-conduit. Mais il faudra un peu de temps, dit-il.

Ce contretemps inquiète Bridet. Le matin, au réveil, Bridet eut tout à coup l'impression qu'il avait été maladroit. Sa volonté de partir était si grande qu'il n'avait pas songé un instant à la satisfaire par des moyens détournés. Il avait été droit au but. Son premier geste avait été de demander un passeport, un sauf-conduit. Il avait bêtement dévoilé son jeu. Il aurait dû d'abord commencer par prendre contact avec les gens qu'il connaissait, parler de son désir d'être utile, manœuvrer de façon qu'on lui dît: "Vous devriez aller en Afrique, Bridet..." Il se serait laissé faire violence. Ce n'eût pas été lui qui eût demandé les papiers. Du cabinet du Maréchal, on aurait téléphoné à Basson: "Voulez-vous être assez aimable de vous occuper de M. Bridet. Nous l'avons chargé d'une mission à Rabat. C'est urgent."

Et si Basson avait deviné ses intentions?

 

Pour accroître ses chances, et gommer l'impression désastreuse qu'il croit avoir faite, Bridet prend rendez-vous avec un autre ami bien introduit à Vichy, Laveyssère, pour exposer son affaire. Sitôt devant lui, il n'a de cesse de clamer son admiration pour le Maréchal. Et cela donne lieu à un dialogue qui résume parfaitement la façon dont Bove conçoit les relations humaines, remarquable par ce qu'il sous-entend. Drôle aussi.

 

 

- Heureusement, dit Bridet, que nous avons maintenant à notre tête des hommes qui comprennent. Ah, si nous les avions eu avant... (...) Il faut s'entendre avec les Allemands. Je le dis depuis 1934. Personnellement, j'ai toujours eu de la sympathie pour eux.

Laveyssère ne répondit pas. Bridet, craignant un instant d'avoir été un peu loin, ajouta en souriant: - J'aimerais quand même mieux qu'ils retournent chez eux.

Laveyssère sourit à son tour. - Eux aussi, dit-il de l'air d'un homme qui a ses renseignements particuliers, ils aimeraient mieux être chez eux.

(...) Bridet crut le moment propice de parler de lui. (...) Comme Laveyssère ne semblait pas comprendre où Bridet voulait en venir, celui-ci eut le sentiment qu'il devait parler un peu plus de la Révolution nationale. (...) - Nous parlons trop, dit-il brusquement. Nous ne devrions ouvrir la bouche que pour crier : "Vive la France nouvelle qui vient de naître!"

(...) - Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme nous. Les forces mauvaises n'ont pas désarmé (dit Laveyssère). Bridet eut le sentiment que tout allait très bien.

Par malheur, Basson entre dans le restaurant où les deux hommes se trouvent et, les apercevant, s'avance pour dire :

- Alors, toujours pour de Gaulle? dit Basson en riant. Bridet rougit. Laveyssère (...) se tourna étonné vers Bridet. (...) Quelques instants après, quand Bridet fut de nouveau seul avec Laveyssère, il dit:

- Quel type, ce Basson! Ce ne sont pas des plaisanteries à faire en ce moment. (...) S'il appelle ça être gaulliste que de venir à Vichy se mettre au service du Maréchal... Si un homme comme moi est gaulliste, alors je ne comprends plus, un homme à qui cette bande de crapules de communistes, de juifs, de Francs-maçons a fait tout perdre... Comme Laveyssère se contentait de hocher la tête, Bridet, feignant d'avoir un tel dégoût pour tous ces traitres qu'il ne pouvait même plus en parler, changea brusquement d'octave.

- Je ne veux pas me mettre en colère, dit-il.

Et c'est alors que Laveyssère intervient: - Je ne comprends pas que vous ayez pris tellement au sérieux la plaisanterie de Basson.

 

 

Bridet ne sut, durant un instant, que répondre. Se ressaisissant: - On vous aurait dit à vous que vous étiez gaulliste, cela ne vous aurait tout de même pas fait plaisir!

- Cela m'aurait été complètement égal.

- Vous n'avez peut-être pas tout perdu, comme moi.

- Qu'est-ce que vous voulez dire? Qu'est ce que vous avez donc perdu?

Bridet sentit une sueur froide lui couler sur les cotes. Il s'enferrait. - J'ai perdu mon pays, s'écria-t-il en écartant les bras.

Laveyssère le regarda comme un inconnu qui serait venu s'asseoir à sa table. - Eh bien maintenant, je ne vous comprends plus...

(...) - Vous ne comprenez pas qu'un homme puisse être  écœuré d'avoir été vendu, trahi par toute cette clique du Front populaire (...)

Laveyssère était de plus en plus distant: - ça, à la rigueur, je le comprends, dit-il sèchement.

- Eh bien, vous voyez, vous êtes de mon avis! dit Bridet en profitant de l'occasion pour se radoucir d'une façon naturelle.

- Non, je ne suis pas de votre avis, continua Laveyssère qui s'adressait à Bridet comme s'il venait de faire sa connaissance. (...) Nous, révolutionnaires nationaux, nous n'avons pas été surpris par ce qui s'est passé. Nous l'avons prévu.(...) Nous estimons pas que nous avons perdu grand-chose. Nous n'avons donc pas lieu de nous mettre en colère. Le temps des criailleries vaines est révolu.

 

Cette conversation dont j'ai cité les principales réparties est intéressante à plus d'un titre. Elle est d'abord comique, bien sûr, mais, dans l'intrigue du roman, elle est tragique, comme l'est le spectacle d'un animal pris au piège. Bridet ne comprend rien parce qu'il ment, certes, mais il dirait la vérité qu'il serait aussitôt menacé. Il veut manipuler Laveyssère, en partant de l'opinion fausse qu'il a de lui, et en disant, sans même s'en rendre compte, ce qu'il ne faut pas dire.

Nous mêmes, après tout, ne cessons de nous tromper. Mais en temps de guerre, toute erreur peut être mortelle.

Dès lors que l'on joue, on peut perdre. Le roman de Bove est le récit de cette perdition progressive. Ne sachant pas qui est qui, Bridet ne cesse de se tromper. On le suit, le cœur serré, dans ses errements qui peu à peu le conduisent au drame. Quel roman!

 

Mais il y a plus fort encore. Le lecteur n'arrive pas lui-même à comprendre qui est Bridet: Un faible manipulé par la police? Un lâche devant Basson? Un imbécile qui se perd lui-même à force de bêtise? Cependant, parfois, Bridet est tout autre: un homme avec de vraies convictions, pertinent dans l'analyse de sa situation, avec du courage, beaucoup de courage, comme le montre la fin.

 

Bridet: un homme sui generis, un homme fondu dans la masse, mais humain. Si humain. Il est nous, tout simplement. Un enchevêtrement de contradictions, de vertus et de vices, dont le malheur est de se trouver là où il n'aurait jamais dû se trouver: à Vichy en 1940.

 

Ceux qui auront été intrigués par Emmanuel Bove doivent consulter le site de Jean Luc Bitton qui lui est dédié.

Hervé BEL