Les Ensablés - "Le plus grand péché" d'André Thérive (1891-1967)

Les ensablés - 06.03.2016

Livre - Bel - Thérive - péché


Ce n'est pas la première fois que les Ensablés abordent ici l'oeuvre d'André Thérive (ici), linguiste (auteur d'un ouvrage au titre prémonitoire: Le Français, langue morte?), romancier, critique littéraire renommé ("Chroniqueur majeur de son temps", selon Jérôme Mizoz*) et créateur, avec Lemonnier du "Prix populiste" (ici) que reçut le cher Eugène Dabit pour son Hôtel du Nord. Voici un nouveau roman de Thérive Le plus grand péché paru chez Grasset en 1924, et qui fut honoré par le Prix Balzac de la même année, dans la fameuse collection "Les Cahiers verts".

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Autant le dire tout de suite, cher lecteur, c'est un roman raté qui aurait pu être formidable. Pourtant, connaissant déjà le talent de Thérive, on commence à le lire avec un préjugé favorable. Les cinquante premières pages qui dressent le portrait du personnage principal, sont réussies. On s'attache en effet au Héros, un officier du nom de Vallade, stationné dans la petite ville de Bergues où il attend patiemment que le temps passe. Ce pourrait être le Désert de Buzzati et le rivage des Syrtes.

 

Et le style de Thérive, comme souvent, a du souffle, du rythme. Qu'on en juge plutôt : Il se mit à penser à la mort. Non pas à celle de son père, mais à la sienne, la seule véritable. Il avait une faculté surprenante d'en percevoir la réalité jusqu'à la hantise. Cela datait de sa dix-septième année, où la terreur l'en obsédait, rompait son sommeil, tous les nuits. Alors il avait peur de dormir sur le dos comme les cadavres, il avait peur de regarder ses mains comme si le sang eût cessé d'y courir, il avait peur des ténèbres, comme si elles dussent être définitives, et de la lumière comme si elle allait s'éteindre à tout moment (...) ses croisées donnaient sur le cimetière; derrière son lit, le mur était mitoyen avec l'église même, où d'étranges bruits nocturnes s'entendaient (...) Léonard n'osait fermer ses persiennes après le soleil tombé, ni souffler sa chandelle. Il y avait un grand lit vide auprès du sien dans la chambre d'amis du presbytère rustique. Ce lit marquait sa blancheur dans les ténèbres, et il semblait qu'un mort y dormît, comme certes des morts avaient fait dans ce meuble vénérable... (page 31).

 

Ce Vallade, dès son plus jeune âge, est hanté par l'idée de sa propre mort. Il s'imagine mort, avec un corps qui continuerait, tout en pourrissant, de se savoir exister. Vision de cauchemar qui l'éveille la nuit. Thérive songe à Baudelaire assurément.

 

Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.


A l'aune de cette terreur, la perspective de la mort avec ses aspects pratiques (ce cercueil où l'on finira grignoté par le ver), rend toute idée de la vie insupportable, car si l'on déteste l'ombre (la mort), alors il faut haïr le soleil (la vie) qui la produit. C'est l'image qu'utilise un drôle de Hollandais que Vallade rencontre à l'hôtel où il vit. Il s'appelle Buysse et reconnaît aussitôt en Vallade un élu capable de comprendre sa philosophie héritée du jansénisme, du manichéisme et des Cathares. Pour rappel, ces derniers, au 13ème siècle, préchaient l'inanité de la vie et la nécessité de ne plus procréer, et même de ne plus participer à aucune manifestation de la vie sociale. Engendrer, c'était encore perpétuer le mal et la mort. En quelque sorte, la Mort est comme un feu qui brûle la vie. Plus on l'alimente en vie, et plus la Mort triomphe.

 

Le plus grand péché est donc de croire en la vie et d'enfanter. Il faut s'éloigner de la femme pour rechercher la solitude, le renoncement, la résignation. Mourir à soi-même déjà, en quelque sorte, et pouvoir ainsi affronter la mort qui vient en l'étant déjà. Vallade écoute sans broncher les propos de l'inconnu, reconnaît dans ses paroles ce qu'il a toujours pensé, lui enfant déjà taciturne, méprisé par son père et ignoré par sa mère malade.

 

Lui si seul, trouve en Buysse, homme excité, excessif, fanatique même, un confident complaisant, un guide, un maître qui l'engage à démissionner de l'armée et retourner vivre à Saint-Cirgues, en Corrèze. Là-bas, il pourra vivre seul, avec sa petite soeur revenue du couvent, et qu'il prévient de son retour en l'engageant à ne pas se marier, à fuir l'amour... Vallade s'exécute aussitôt, ce qui est pour le moins surprenant.

 

Dès lors, le roman devient un huit-clos dont le décor est le manoir où le frère et la soeur ont échoué, au milieu des forêts et des campagnes désertes. On songe à Emily Brontë à certains moments, d'autres fois à Maupassant. Evidemment, dans cet exil, l'histoire n'est pas finie, tant pour Vallade que pour sa soeur. Et un drame couve, assez beau je dois dire, et que je vous laisse découvrir. Car la fin n'est pas heureuse, et c'est assez plaisant à lire en nos temps modernes où un livre doit absolument finir bien, sauf à désespérer la foule.

 

Pourquoi, au bout du compte, malgré l'histoire, est-ce raté? .

 

Une réponse évidente, Le plus grand péché comporte trop de théories, trop de références. Ce que pense Vallade de la vie, il n'était pas utile de l'appuyer par les prédications de Buysse. Mais, le croirait-on, André Thérive veut montrer qu'il sait, qu'il connaît ses hérésies sur le bout des doigts! Il copie (consciemment?) son maître Huysmanns qui, à partir de "A Rebours", mais surtout de sa conversion devint illisible à force d'érudition inutile. Pour le lecteur peu au fait des arguties théologiques, on se perd un peu dans le récit de l'Eglise d'Utrecht, son opposition à l'Immaculée Conception. Tout ça pour expliquer la résolution de Vallade...

 

Il y a dans le processus d'écriture une phase très plaisante dont il faut se méfier: la documentation. Pendant des semaines, l'auteur hante la toile et les bibliothèques. Il accumule des connaissances, et la tentation est grande d'en faire profiter le lecteur, et d'y réfléchir en même temps qu'on écrit. Or, le roman n'est pas ni un essai, ni un récit d'histoire, ni philosophie, ni un ouvrage de sociologie. Il est autre chose: il montre plus qu'il ne démontre; il suggère plus qu'il n'explicite. Le roman, c'est l'homme dans sa quintessence. Art difficile que de parvenir à la révéler sans fatras philosophique, et qui fait qu'il y a très peu de bons romans.

 

Le deuxième élément qui explique que Le plus grand péché soit raté, c'est -que Thérive me pardonne, lui qui est si subtil dans tant d'autres romans!-, c'est l'utilisation de personnages dont l'intervention soudaine bouleverse du tout au tout le personnage central. Vallade change en effet d'un seul coup. Il était certes déprimé, pessimiste. Le voilà soudain résolu et décidé à répandre la théorie de Buysse. Buysse, d'ailleurs, assez peu crédible.

 

Pourtant, le thème était là, qui aurait pu rendre le texte passionnant qui ne peut que nous toucher. Nous aussi, parfois, l'on sent cette inutilité de vivre, cette tristesse insondable à songer à ce qui nous attend: la séparation, la souffrance, la disparition, la corruption de la chair, et ces jours qui n'apportent jamais ce que l'on désire. Pourquoi vivre, alors? Pourquoi s'attacher? Le mieux serait de fuir... Impossible pourtant.

 

Thérive, pour une fois, a raté son coup, malgré les belles pages que comporte ce roman.

 

* Dans "L'âge du roman parlant", Jérôme Meizoz, Droz, 2001, avec une préface de Bourdieu.

 

Hervé Bel