Les Ensablés - "Le prisonnier" de Claude Aveline (1901-1992), le terrible livre.

Les ensablés - 24.07.2016

Livre - Bel - Aveline - prisonnier


Les grandes vacances arrivent... Occasion pour les Ensablés de rééditer d'anciens articles sur des livres propres à distraire/passionner vos heures de repos. Aujourd'hui Claude Aveline "Le Prisonnier" paru en 2013.

 

Un "bon" livre, c'est comme quelqu'un qui vous plaît et dont on peut facilement se passer. Il y en a beaucoup comme cela. Et puis, il y a les autres livres, les livres "terribles" dont on ne peut se détacher. Pour reprendre la métaphore de Laurent Jouannaud dans "Toxiques", on éprouve en les lisant l'impression de s'empoisonner l'esprit, de se faire du mal. Et pourtant, on continue. C'est une espèce passion de courte durée, le temps d'une lecture, et comme toute passion, c'est un besoin de souffrance pour ressentir plus, toujours plus.  On voudrait s'arrêter, on ne veut pas savoir la suite, et pourtant, on continue encore, émerveillé par la beauté du livre, la pertinence du propos, les réminiscences qu'il suscite. J'avais ce livre depuis plusieurs mois

 

Par Hervé Bel

 

le prisonnier.

 

Quand je me suis décidé à découvrir Claude Aveline (1901-1992), ce n'est pas "Le prisonnier" que j'ai choisi.  J'ai pris "le poids du feu". C'était un bon livre justement se déroulant pendant la deuxième guerre mondiale, en Autriche. J'en ai fait d'ailleurs un article intitulé "Un bon moment à passer". Il devait sortir cette semaine; il ne sortira pas cette semaine. Entre-temps, j'ai lu "Le prisonnier" et j'ai été frappé, fasciné, par ce livre oublié publié en 1936, si moderne pourtant. Il n'a pas pris une ride. Il pourrait être écrit maintenant. Précédant Camus, il pourrait être du Camus. Je ne cite pas Camus par hasard. En le découvrant en 1937, Camus, alors à Alger, confia à Aveline la forte impression que lui avait causé la lecture de son roman.

 

Il y a, comme on l'a souligné ailleurs, d'étranges similitudes entre "L’Étranger" et "Le Prisonnier".  Le style, très dépouillé, et, dans les deux textes, deux narrateurs qui disent "je", suscitant dès le début l'impression pénible qu'ils sont différents des autres hommes. Interviewé lors de la réédition de son livre en 1969, Aveline déclare, à propos des analogies entre les deux œuvres: Voilà une remarque qui n'est pas faite souvent. Pourquoi? Parce que la coupure de la deuxième guerre mondiale n'a pas permis aux critiques de Camus de connaître ses sources (...) La recherche d'un style adéquat est la même, et la conclusion aussi. Mon prisonnier, qui a raté sa vie , veut réussir sa mort. L’Étranger qui n'a pas vécu se sentira justifier par la sienne.

 

Quand on commence "Le prisonnier", le narrateur se trouve dans un petit hôtel des bords de Loire. En attendant le retour de l'homme qu'il doit tuer, il écrit ses confessions à un certain Denis, un des rares hommes qui l'ait pris en considération. Il veut lui expliquer pourquoi il va tuer cet homme. Ce sera le seul acte véritablement libre de sa vie qu'il a ratée. Reprenons depuis le début. Il lui a toujours manqué quelque chose. L'amour de sa mère, peut-être, cette mère avec qui il ne pourra jamais communiquer. Femme exemplaire, fière, elle fait des ménages chez les riches qu'elle déteste. Son premier fils est mort jeune. Elle ne s'en est jamais remise. Le second, André, elle l'ignore, pire elle le méprise: Elle me traitait sans cesse d'hypocrite et de lâche. Je ne comprenais pas ce qu'elle aurait voulu de moi (p.34). Si je hais ma mère, aujourd'hui, ce n'est pas à cause de sa méchanceté : elle avait raison! Mais parce qu'elle m'a mis au monde comme je suis - comme j'étais. Car je ne suis plus comme cela, je le prouverai (p.36). Et pourtant, c'est cette mère indigne qui pousse son fils à entrer dans un lycée parisien prestigieux. C'est là où le texte est fort. La mère n'est peut-être aussi noire que le fils le pense. Lui, cependant, est incapable de percer la carapace. Quand il faudrait parler, enfin, il ne peut pas. Il laisse partir sa mère sans chercher à la retenir. Il est prisonnier déjà, convaincu de sa médiocrité, de cette lâcheté qu'il manifeste vis-à-vis de tous, amis, parents, patrons.

 

Il voudrait être aimé, mais le refuse, se croyant laid, bête. Il ne l'est pas, c'est évident. Il entre au plus bas niveau dans une banque et réussit à recueillir la confiance du Directeur Général. Il travaille sans cesse, convaincu de ne jamais pouvoir prouver sa valeur. Déniaisé par une affreuse concierge moustachue (qui fait songer à la concierge de Jean-Pierre Martinet), il est d'une affreuse timidité vis-à-vis des femmes. C'est, parmi d'autres, un des ces drames qui ruinent les vies. Et quand à Vichy où il prend ses premières vacances, il rencontre une jeune fille et son père qui lui accordent leur attention et le flattent, il tombe amoureux, comme l’éphémère vole vers la lampe pour se brûler. Sans le savoir, il va être manipulé et commettre une escroquerie qui ruinera toute sa petite vie si difficilement bâtie. D'où cette vengeance qu'il prépare en prison.

 

C'est cette vengeance qui le fait accéder, enfin, à la maturité. Il tuera et se tuera ensuite, sans fléchir. C'est du moins ce qu'il affirme dans cette confession, et on le croit. De façon très naturelle, on passe du passé au présent. L'ambiance du petit hôtel où il attend est parfaitement rendu. Elle évoque celle de la Nausée, le Havre, la chambre de Roquentin. Ce qui est terrible dans ce livre, c'est l'empathie que suscite le héros. On sait que son existence est un échec. Il y a des lumières, des espérances qui traversent les pages, on s'y accroche; on voudrait que les passages heureux se poursuivent. Mais non, le roman est tragique. Avec crainte, on avance, on souffre. C'est un tourment, mais on le recherche: le texte est si fluide, si fort! Le prisonnier, c'est nous, enfermés dans nos boites crâniennes, causant nos propres malheurs par la méconnaissance de ce que nous sommes. Vous trouverez "Le prisonnier", vous le lirez. Hervé BEL