Les Ensablés - "Le rire de Caïn" de José-André Lacour (1919-2005)

Les ensablés - 26.01.2020

Livre - Bel - Lacour - Rire de Caien


Comment est-il possible que ce livre ait échappé à ma vigilance ? A sa parution, en 1980, je n'avais pas encore 20 ans, mais je lisais déjà beaucoup. Sans doute a-t-il été signalé dans quelque journal et l'ai-je ignoré parce qu'à l'époque je ne lisais que des classiques, et qu'en plus ce Rire de Caïn était un roman d'un Belge obscur, un certain José-André Lacour. De la littérature belge, je ne connaissais que Simenon et Rodenbach, ce qui m'allait assez, et depuis je n'ai gère progressé, ajoutant simplement à ma liste Armel Job... Mais la Petite Vermillon (la Table ronde) m'a envoyé récemment ce "Rire de Caïn" réédité pour le centenaire de son auteur, et je l'ai lu... C'est admirable de bout en bout!
Par Hervé Bel.



 
Comme Jean Meckert, José-André Lacour a écrit peu de romans sous son nom, mais beaucoup sous des pseudonymes dans la collection Fleuve noir. Il est aussi l'auteur de pièces de théâtre dont l'une "L'année du bac" (avec Jean Desailly) eut un succès énorme. A noter encore qu'il est le coauteur, avec Clouzot, du scénario du film "L'enfer", que Chabrol mit finalement en scène. Pourtant, son nom, Lacour, n'évoque plus grand-chose. Il faut espérer que la publication courageuse de la Petite Vermillon (avec une préface de Jacques de Decker et une courte biographie très utile) relancera la renommée de cet auteur qui, on peut l'affirmer, par ce Rire de Caïn a écrit un véritable chef-d'oeuvre.

Oui, je sais, comme le dit Decker dans sa préface, ce mot est désormais galvaudé. A chaque rentrée, la presse, les blogs et la Grande Librairie de France 5 s'ébaubissent devant des petits textes courts, souvent autobiographiques, sans intérêt sinon celui de flatter le goût médiocre du public... Alors pourquoi ce Rire de Caïn qui n'a pas fini de me hanter est-il vraiment un chef-d'oeuvre?

C'est qu'il est un roman d'initiation, un roman historique, philosophique, picaresque, psychologique, et... drôle. Tout cela à la fois. A tout instant, le lecteur est dérangé, surpris, ému. Ce qui caractérise au fond le chef-d'oeuvre, c'est l'ampleur de ses effets, et le Rire de Caïn la possède.

On y reconnaît effectivement des influences. Céline assurément, par le ton caustique, désespéré, cruel, de certaines tirades, mais aussi Proust, et parfois Baudelaire, mais Lacour, en y mettant lui-même, sublime l'oeuvre pour en faire une création parfaitement originale.

Teddy van Dyke, né en 1919 dans une famille bourgeoise aisée, raconte sa vie. Elle s'ouvre par un événement fondateur. Ce n'est pas le refus du baiser maternel qui inaugure la Recherche, mais on n'en est pas très loin. Il est tout petit encore. Ce matin-là, il descend au salon du vaste chateau qu'il habite avec ses parents. Un matin d'hiver. Les vieux saules, les ormes, les peupliers sont de sévères vieillards blancs (...) les buissons figés dans une mort immaculés.

Et là, de l'escalier, il aperçoit pour la première fois son petit frère, Rocky, qui vient de naître. Le nourrisson pousse de grands cris: Je crois les réentendre, vivace affirmation de soi, arrogante exigence d'être un point de mire, facilité à être. La mère, Netta, le tient dans ses bras. A côté le grand-père Arnold qui se penche vers l'enfant avec un sourire, une douce bonhomie, de petits gestes de câlinerie - manifestations de tendresse et d'amour dont j'avais cru jusqu'en cette seconde, que cet homme austère et contenu ne les réservait qu'à moi.

Tout est dit: Rocky est à part, aimé, plus fort que lui. Jamais, jusqu'à la fin du roman, le narrateur ne pourra se départir de ce sentiment.

Deux ans après, le père quitte le domicile en emmenant Rocky, laissant Teddy à sa mère et à son grand-père. Mais le mal est fait: il  est convaincu que sa mère le garde par défaut.

On le retrouve plus tard en vacances au bord de la mer du nord, dans une station balnéaire, près de Knokke, garçon timide qui regarde les autres jouer, un peu comme le narrateur de la Recherche lors de son premier séjour à Balbec. Il rencontre son Albertine, une jeune anglaise du nom de Carole. L'amour se déclare, puissant, inoubliable, non partagé. Quelques années après, avec sa mère et son grand-père, il retourne au même endroit et recherche Carole. Il va la retrouver. Mais à côté d'elle se tient un jeune homme, son frère Rocky revenu des Etats-Unis, fier et élégant, tout ce qu'il croit ne pas être. Il le hait et l'aime tout à la fois.

Dès lors commence la rivalité de Caïn et d'Abel, mais qui est qui? Car Teddy, jaloux, peut être méchant, cruel parfois. Comme dans tous les grands livres, le héros n'est pas d'une pièce, il est comme nous, partagé.

Le roman embrasse l'avant-guerre, la guerre elle-même où Teddy, après avoir perdu ses copains, se retrouve réfugié à Toulouse, hôte d'un bordel où vivent des prostituées au grand coeur. Puis c'est le retour dans la Belgique occupée, la persécution antisémite à laquelle il assiste, l'amour pour une petite juive... Et toujours, comme une menace, la présence invisible et parfois réelle de Rocky le magnifique. On va d'aventure en aventure, tandis que le lecteur assiste à la lente transformation de Teddy. La fin est admirable, bouleversante. Vous verrez.

Chers lecteurs des Ensablés, je sais que je vous engage souvent à découvrir les écrivains dont je parle. Mais aujourd'hui, c'est avec une particulière insistance. Plongez-vous sans retard dans ce torrent de 620 pages.

Hervé BEL. Janvier 2020.


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