Les Ensablés - "Le roman du malade" de Louis de Robert (1871-1937)

Les ensablés - 13.05.2018

Livre - Bel - Louis de Robert - malade Proust


Louis de Robert est une figure méconnue de la littérature, malgré le prix Femina qu'il reçoit en 1911 pour "Le roman du malade" qui suscita l'admiration de Colette et de Marcel Proust. Les Proustiens, justement, ont déjà entendu parler de lui pour le rôle qu'il a joué dans la publication de "Du côté de chez Swann". C'est d'ailleurs par ce biais que j'ai appris l'existence du "Roman du malade". Je voulais le lire, bien sûr, ne serait-ce que pour comprendre pourquoi Proust a tant aimé ce texte. Rien d'étonnant à cela: le héros de Louis de Robert, par ses réflexions et sa manière d'être, ressemble étrangement et avant l'heure (Swann date de 1913) au narrateur de la Recherche




 
"Êtres valides, quand un malade lève les yeux sur vous, c'est dans son ardent regard qu'il vous faut saisir le prix de votre santé." C'est par ces mots que commence la confession de François Gilbert, trentenaire, qui découvre sa maladie, la tuberculose, Thème connu de la littérature : la maladie des poumons, l'exil obligé au sanatorium, l'occasion unique de faire un point sur sa vie et d'accepter la mort. Thomas Mann (La montagne magique) et Gadenne (Siloé) en ont fait des romans volumineux.

Celui de Louis de Robert ne compte que 300 pages dans l'édition du Rocher parue en 1980 avec une préface de Jean Chalon. Mais c'est suffisant pour que tout soit dit: l'horreur de la mort, mais aussi la possibilité d'aimer la vie éperdument, y trouver une poésie, une beauté qu'un homme bien portant ne peut y voir. Autrement dit, la maladie comme source de la littérature.

Sitôt sa maladie identifiée, le jeune Gilbert part à Davos avec sa mère. Il y voit des jeunes gens comme lui, certains condamnés comme cette jeune fille réduite à l'état de squelette et qui s'éteint comme une bougie. Ou encore cet étudiant portugais: "Est-il parti? Est-il mort?" Ce sont des instants de profonde tristesse et solitude où le narrateur découvre néanmoins la nature, le sentiment poétique de l'automne. "La lumière baisse par degrés comme si un ouvrier patient éteignait, un à un, les innombrables lustres qui font l'éclat d'août (...) L'automne, je le vois, je le sens si bien, avec une émotion si étrange... C'est qu'il est en moi."

Puis, peut-être parce que son état s'améliore, encore que cela ne soit pas dit, le malade quitte Davos avec sa mère, pour s'installer à Val-Roland, une petite station d'été, surplombant la vallée de la Nive, entre Bayonne et Saint-Jean Pied-de-Port. Son ami Paul l'y rejoint, son meilleur ami. Entre eux une amitié qui a dû plaire à Marcel Proust, où la tendresse s'exprime par les gestes et les mots. Paul appelle François "mon petit", comme certains personnages de la Recherche nomme le narrateur. Et il y a la mère, dévouée, subissant les humeurs de son fils, avec la même sainteté que la grand-mère ou la mère de Marcel. On y retrouve cette idée proustienne que le vrai amour est la souffrance.

A Val-Roland, il y a Javotte, une jeune fille gaie et belle comme l'Albertine de Balbec, soudain attirée par son contraire, le Jean-François malade qui la reçoit près de son lit, et qu'il va aimer, au grand désespoir de sa mère qui se méfie de la petite Javotte. D'autant que celle-ci n'a pas forcément une réputation sans tache. Comme Albertine, elle est libre et flirte, non pas avec les femmes, précisons-le, mais avec les garçons, dont Paul. Paul qui commence à souffrir de voir chaque jour Javotte retrouver François.

Un moment, François sent la vie battre en lui, par le truchement d'un amour soudain, absolu, où on ne sait si ce sont les circonstances qui le suscitent, ou bien un sentiment véritable. Au fond, lui le malade, n'est-ce pas la santé qu'il convoite dans Javotte?

Il est jaloux, sitôt qu'elle n'est plus sous ses yeux. Quel jeu joue-t-elle avec Paul qui la retrouve dans les bois, à des goûters de la bonne société? Le roman ne dit pas trop comment cette jeune fille vit. Comme Albertine, elle est bonne, visitant les malades de la station, ayant mille attentions pour François qu'elle dit aimer, tout en se ménageant toujours des moments de liberté... Avec Paul. Jalousie croissante. Il se met à haïr Paul qui le lui rend bien, et il est décidé à contredire sa mère. Pourquoi ne pas l'épouser?

Devant elle, il joue à l'indifférent. Quand elle s'exclame qu'elle l'aime, il se montre incrédule et a cette phrase, là encore si proustienne: "Je ne sais plus que penser; mais ce dont je suis certain, c'est qu'il importe que je sois incrédule, si je veux jouir encore de la voir bouleversée, si belle de passion, de fureur amoureuse. Toujours cette idée qu'on aime seulement ce qu'on n'a pas."

La passion de François est condamnée. Sa maladie progresse, l'amour l'épuise, la jalousie le torture. Et cette pensée aussi qu'épouser Javotte ne ménera à rien. Que ferait-elle d'un malade? Il faut partir. Il quitte brusquement Val-Roland (je vous laisse découvrir comment) et va se réfugier à Sannois, dans le Val-d'Oise pour y mourir. Il aura quelques mois pour se mettre en paix avec lui-même. C'est sans doute à ce moment-là que le roman atteint un summum de poésie, toute simple, du Verlaine. Songeant à Javotte il écrit:

"Je te connaissais bien. je savais l'heure où tu venais à moi et où ta marche légère, dans l'allée, tendait sur ton beau corps ta robe comme celle de ces Victoires que drape le vent. Je savais la place près de la fenêtre où le soleil dorait ta peau comme la pelure d'un fruit, tandis que la volonté de m'asservir était dans ton beau front, dans tes yeux un peu étrangement éclairés, dans chaque souffle qui soulevait comme deux ailes ta poitrine cachée (...) Je t'attendais si frénétique, si malheureux, si déchiré... et puis tu venais ; tu me donnais tes mains et j'étais consolé. J'étais consolé, mais sans sécurité pourtant. Tes mains, un instant consolatrices, je les sentais trop capricieuses, trop mobiles, toujours prêtes à se reprendre..."

François sait sa vie finie. Il en goûte les moindres parcelles dans sa petite maison, avec sa mère qui le couve, dans le jardin où il tente de respirer. Maintenant, il ressemble à un vieillard. Plus personne ne vient le voir : il est faible et les hommes détestent la faiblesse, n'aiment que le succès. Il y a dans ces pages le pessimisme résigné de Proust qui ne trouve le salut que dans l'écriture. François terminera son récit avant de mourir.

Louis de Robert a eu la tuberculose qui l'obligea pendant plusieurs années au silence. Il en sortit avec ce roman si beau. Daté me dira-t-on, on me dit toujours cela. Mais en lisant, d'abord un peu surpris par le parfum suranné qui s'en dégage, on finit par s'y laisser prendre et relire des passages. Certes, de Robert n'était pas Proust, tout comme les Régnier, Vaudoyer, Jaloux, dont j'ai parlé récemment, mais il parvient encore à nous bouleverser. Il est mort en 1937 après d'autres romans dont aucun, semble-t-il, n'a la force du "Roman du malade".

Dans ces Souvenirs inédits, consultables sur la toile, il écrit:

"Pour ma part, que de fois ai-je entendu, prononcée avec regret ou réprobation, cette petite phrase qui m’emplissait secrètement de fierté : - Cet enfant n’est pas comme tout le monde.
De fait, je ne partageais guère les jeux bruyants de mes camarades. De santé débile, inégal d’humeur, en proie à d’exaltantes tristesses, je recherchais le silence. J’allais, durant les récréations, mirer aux vitres des classes mon visage morose. J’aimais déjà la solitude."


Hervé BEL
 

Commentaires

"Est-il besoin d’être poète pour goûter cette ivresse chaste de l’âme à suivre là-haut ce nuage qui glisse, qui change de forme, qui se divise, qui se fragmente pour se dissoudre lentement dans un silence éternel ?"

ROBERT, Louis de (1866-1928) : Paroles d’un Solitaire (1923).

http://www.bmlisieux.com/curiosa/robert02.htm

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.