Les Ensablés - Le salaire de l'adultère selon Calet (5)

Les ensablés - 14.01.2011

Livre - Bel - Calet - Monsieur Paul


Revenons encore à "Monsieur Paul" d'Henri Calet... Je recommande au lecteur de relire la chronique (4) "abécédaire de l'adultère" avant d'aborder ce nouvel article. Rappelons-nous : Monsieur Schumacher trompe donc sa femme sans chercher à le lui cacher. Étonnamment moderne, cette soi-disant "honnêteté" vis-à-vis d'Esther qui n'est qu'une cruauté supplémentaire infligée par égoïsme, par confort: une vertu facile que cette franchise pour celui qui ne souffre pas. Ce comportement peut s'expliquer simplement par le fait qu'il n'a jamais aimé sa femme.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Il s'est lié à elle, parce que la vie qu'elle lui proposait lui semblait agréable. Elle m'a toujours fait une existence réglée, sans secousse -elle a paré les chocs autant qu'elle a pu- douce, et comme sur des roulettes. Nous nous amusions bien... Et nous étions dans les couloirs du Palais de Justice parce que mon bon plaisir avait été de la répudier. Il s'était laissé prendre à la douceur d'Esther. Ces situations sont si courantes... Un des deux aime plus que l'autre. Celui qui aime le moins éprouve de la tendresse, dit les mots d'amour comme s'ils étaient les sentiments eux-mêmes, étourdi par leur puissance qu'il s'attribue, bien à tort. Il faut parfois beaucoup de courage pour ne pas céder à l'envie de dire "Je vous aime" à une femme (ou homme) qui attend tellement ces mots; il est si doux, un soir, après avoir un peu bu (ivresse!...), de les prononcer, et de voir aussitôt un visage s'épanouir. Se sentir bon, se sentir aimé. Dire "Je vous aime" pour être aimé à son tour. Et puis on se laisse aller à dire oui, oui à tout, et quand il n'y a plus de oui à dire, on est dans la vie qu'on n'a pas vraiment voulue, espérée. On ne se résigne pas aisément à la banalité de son existence, surtout au tournant des quarante ans (âge de M. Schumacher), âge des premières douleurs physiques et des rides qui se creusent. Bientôt, on ne pourra plus séduire les jeunes femmes.

 

On ressemblera aux ruines à qui on laisse la place dans le bus. Il n'arrivera plus rien. Les jours passeront avec la même femme dont on sait tout, on s'ennuiera... Certes, Monsieur Schumacher lit beaucoup. Mais la lecture ne suffit pas à cet homme qui n'écrit pas encore. Alors, il a cherché le changement, quitte à trouver les soucis. Et il les a trouvés. Émilienne est d'abord sa joie, pas longtemps. Puis son tourment : elle est enceinte et va en profiter pour le punir. Elle est en quelque sorte l'instrument de la justice immanente. La gestation suivait son cours. Émilienne s'adonnait à de longues et muettes contemplations de son abdomen, sur lequel apparaissait de plus en plus nettement une ligne de démarcation médiane, du même brun que ses tétins. Qu'y avait-il dedans? Elle vomissait dès le réveil. Il fallait que Mme Rameau vînt déboucher les lavabos plusieurs fois par semaine (...) Émilienne redoutait les conséquences de sa grossesse: les vergetures , les seins tombants, la taille épaisse, les dents déchaussées... Son humeur s'en ressentait. Depuis qu'elle avait obtenu une carte de priorité, elle revendiquait davantage d'égards; elle abusait de sa situation "intéressante"; elle usait d'un ton inadmissible; elle fulminait à tout instant; son agressivité augmentait de jour en jour: claques, coups de griffes; elle m'a tenu par la terreur.

 

Ce passage est caractéristique de la façon dont Calet dépeint les événements. Des faits, rien que des faits, très prosaïques, et un sentiment de malaise qui grandit chez le lecteur, car la réalité décrite si cliniquement devient obscène, et nous rappelle à notre humanité au sens le plus étroit du terme. C'est sans doute pour cette raison que le roman fut accueilli avec réticence par une certaine critique de l'époque. Céline avait choqué, mais il y avait dans le "Voyage" une puissance, un souffle, une poésie qui naissaient des mots, des outrances... Là, rien de tel. Seulement une ironie sous-jacente.Une histoire sans romantisme. La reproduction fidèle d'un petit désastre individuel : un homme trompe sa femme avec une garce qu'il engrosse, et qui va le lui faire payer.

 

 

Pas de morale là-dessous (ce n'est pas bien de tromper sa femme). De ce que dit Calet des autres amours du narrateur, c'est qu'ils finissent généralement mal, par l'effet du simple épuisement du rêve. Après l'exaltation, vient le temps de la chasse-d'eau, des vomissements, des règles, des récriminations, des déceptions. C'est inéluctable. On est toujours puni d'aimer en quelque sorte, par la vie même qui est avant tout celle d'un corps qui sent, souffre, vieillit.

 

 

Je pense tout à coup au naturalisme. Il y en a un peu dans Calet. Joris-Karl Huysmans, dans "Le Drageoir aux épices", raconte ainsi, en moins subtil, la même désillusion: un homme éperdument amoureux d'une femme cesse de l'aimer lorsqu'il l'entend pisser dans les toilettes. Sauf que Schumacher n'a jamais été fou d'Émilienne. Tout juste une passion physique (voir chronique précédente). Pessimiste, Calet? Non, car il aime la vie, sans cesser pour autant, comme il le fait, de la considérer avec humour, avec l'envie de rire de ce contraste entre nos aspirations et ce qui nous arrive. 

 

Hervé BEL 2011