Les Ensablés - "Le sel et le soufre" d'Anna Langfus (1920-1966), l'holocauste, sujet de roman?

Les ensablés - 25.01.2014

Livre - Bel - Langfus - sel et soufre


En 2006 paraissait le roman de Jonathan Littell "Les Bienveillantes". J'ai cru, pendant les cent premières pages qui racontent l'entrée des nazis en Ukraine, que je lisais enfin LE ROMAN impossible à écrire sur la Shoah, où tout serait dit et bien dit. Mais j'ai déchanté ensuite, car je sentais dans le personnage de Max Aue, l'officier nazi exterminateur, quelque chose de faux. Et cela me fut confirmé avec le meurtre de sa mère qu'il commet dans le sud de la France et qui n'apportait rien au sujet. Pire, le desservait, car il pouvait confirmer cette idée fausse que les exterminateurs avaient été des monstres exceptionnels (ils furent pourtant des centaines de milliers).

 

Par Hervé Bel

 

langfus

 

 

 

Et je ne crois pas que les membres des Einsatzgruppen aient jamais tué leur mère. Peut-être Littell avait-il cédé aux sirènes du romanesque, fort appréciable dans la fiction, mais qui, se rapportant à une tragédie historique d'une telle importance, a à mes yeux quelque chose d'incongru, d'impossible, de contradictoire même avec son sujet. J'ai bien conscience en écrivant ces mots que cela relève plus d'une attitude morale que d'un point de vue littéraire. Je sais bien que le roman peut parler de tout (mais il faut que ce soit de qualité) et que restreindre son champ pour des motifs moraux revient à ouvrir la boite de Pandore de la dictature intellectuelle, et peut-être faut-il préciser ma pensée. L'holocauste des Juifs, par son ampleur, son organisation que nul pays ne poussa aussi loin que l'Allemagne, et sa proximité dans le temps, me paraît si exceptionnel dans l'histoire, que toute intrigue, tout artifice qui n'auraient d'autre fin que de rendre le récit palpitant, me paraît inadapté, en trop en quelque sorte: en "distrayant", on passe à côté de l'immensité de l'événement, de la vérité. Raconter la Shoah dans un roman consisterait à embrasser à la fois l'universalité du massacre et la vérité intérieure des héros, à ne rien inventer... Mais ce serait alors un ouvrage historique. Roman impossible? Je rêve pourtant de le faire... Reste le récit romancé qui porte sur la périphérie, si je puis dire, de l'extermination. Et là, tout redevient possible à mes yeux.

 

J'ai lu récemment "Le sel et le soufre" premier roman d'Anna Langfus (1960), dont la suite "Les bagages de sable" obtint le prix Goncourt en 1962, malgré la position mitigée d'Hervé Bazin. Anna Langfus raconte le destin d'une juive polonaise et de son mari enfermés dans le ghetto de Varsovie. Le couple parvient à s'enfuir. Ils vivront dans des conditions effroyables, rançonnés par les Polonais, finissant, protégés par un officier allemand revenu de tout, par vivre au milieu d'une unité allemande. Un temps seulement. Soupçonnés d'espionnage, ils sont arrêtés. Le mari est aussitôt reconnu comme juif et exécuté. Elle, par miracle, est considérée comme résistante (il faut lire le passage sur les geôles de la Gestapo, les interrogatoires). Elle survivra à la suite d'un hasard effrayant, revenant chez elle à travers la Pologne désormais occupée par les Russes en compagnie d'une autre prisonnière. 

 

Anna Langfus

Anna Langfus

 

Ce n'est pas un roman; plutôt de vrais souvenirs reconstitués sous une forme romanesque: utilisation de dialogues, histoire personnelle au milieu du désastre général. La démarche de Langfus est de dire ce qu'elle voit, ce qui, au départ, gêne. Dans le ghetto de Varsovie, issue d'une famille assez fortunée, elle vit d'abord à l'écart de la souffrance. Elle la voit, la décrit, jeune fille égoïste et futile. Ainsi découvre-t-on que les privilégiés, au centre du ghetto, se font bronzer sur une terrasse: "Sur le dernier palier se dresse une échelle presque verticalement vers un carré de lumière. Me parvient un bruit de voix, des rires, la musique d'un phonographe. Je monte doucement et je me hisse au dehors de la lucarne (...) Me voici sur la plage. Je m'assieds avec précaution car, de ce côté, le toit est à forte pente. Des couples, ou des femmes seules, sont allongés sur des couvertures (...) et leur comportement est celui qu'ils auraient sur une plage véritable. En maillots de bain, ils exposent avec patience leurs corps au soleil. Certains en sont déjà au teint café au lait (...) Je regarde dans la direction qu'elle me montre, de l'autre côté du mur (du ghetto, ndla) où des hommes circulent librement dans les rues où il n'y a pas de cadavres." Car déjà, les rues du ghetto sont jonchées de cadavres, d'agonisants: "On fonce tout droit, sans les voir, on s'arrache de leurs griffes avec une brutale indifférence." Et puis voici les purges: "Des êtres humains se traînent sur les mains et les genoux, se terrent dans leurs petits trous préparés à l'avance." L'utilisation systématique du présent de l'indicatif donne vie à ces scènes terribles, sans la solennité de l'imparfait, et une sorte de légèreté en accord avec l'héroïne (qui prendra peu à peu conscience de la situation). Témoignage. Rien d'autre. Langfus décrit, sans chercher à comprendre. Les Allemands sont cruels. Ils tirent, tuent, mais sont aussi capables, même vis-à-vis des juifs, de sourire, d'être "normaux". Elle ne décrit d'ailleurs que les "petits" bourreaux, les" sans-grades". Les Polonais protègent ou dénoncent les Juifs aux Allemands. C'est le hasard, comme dans la vie. Aucune vue d'ensemble. A un moment, l'héroïne se retrouve, par imprudence, conduite à la "Umschlagplatz" où les juifs sont triés avant d'être emmenés en train vers Treblinka ou les camps de travail.

 

Terres de sang

 

Dans son livre intitulé "Terres de sang" (Gallimard 2012), Timothy Snyder raconte: "Le 22 juillet (1942), à Varsovie, Hermann Höfle, le spécialiste du "repeuplement" de Globocnik, et son groupe de nettoyeurs SS du ghetto, mirent au courant la police de sécurité locale, avant de rendre visite à Adam Czerniakow, le chef du Judenrat. Höfle lui annonça qu'il devrait réunir le lendemain 5000 juifs sur l'Umschlagplatz, ou point de transfert (...)  Czerniakow parut saisir ce qui se préparait (...) il se suicida (...) Deux mois durant, épaulés par quelques centaines d'hommes de Trawniki et près de 2000 policiers juifs, les Allemands organisèrent presque chaque jour des rafles dans le ghetto. Une fois disparus ceux qui souffraient le plus de la faim, la police juive s'en prit aux groupe qui semblaient les plus démunis : les orphelins, les pauvres, les sans-domiciles et les prisonniers. Les vieux et les petits n'avaient aucune chance (...) Les Allemands abattirent sur place les tout-petits, les malades (...) Une fois rassemblés sur l'Umschlagplatz, les juifs étaient pardonnables de croire qu'embarquer dans les trains valait mieux qu'attendre indéfiniment sous un soleil brûlant, sans rien à manger ni à boire et sans sanitaires. (...) La surveillance de l'Umschlagplatz était confiée aux policiers juifs qui, à l'occasion, libéraient des gens qu'ils connaissaient (...)." L'héroïne ne sait rien de tout cela. Poussée vers la place: "Je me retrouve plaquée contre un dos. Le dos se dérobe, un coude veut s'encastrer dans mes côtes. Une nouvelle poussée, une poitrine me reçoit (...) Un immense estomac s'est refermé sur moi et commence sa monstrueuse digestion. Tout baigne dans une rumeur faite de paroles incompréhensibles, de pleurs d'enfants, de plaintes, de gémissements. Je cherche en vain à rencontrer une face humaine. Rien que des masques plombés par la peur." C'est alors qu'elle aperçoit un soldat allemand qui braque sur la foule un revolver, comme s'il allait tirer. Il s'amuse. Il a déjà tué cinq personnes. Et ses yeux se portent sur l'héroïne... Laquelle sera sauvée par Marc, policier juif, qui la prend sous sa protection. Elle retourne chez ses parents, ayant échappé à Treblinka sans le savoir. Mais cette expérience la conduira à prendre la décision de fuir le ghetto.

 

Dès lors que le lecteur connaît un peu l'histoire de l'holocauste, le livre de Langfus prend une épaisseur inattendue. On sait ce qu'elle ignore, mais on ignore ce qu'elle nous apprend. Son témoignage s'arrête aux portes de la mort. Le roman aussi, et le lecteur aperçoit l'abîme. Hervé Bel.