Les Ensablés - "Le seuil du jardin" d'André Hardellet: le bonheur de la vie intérieure

Les ensablés - 06.11.2016

Livre - Bel - Hardellet - Jardin


Chers amis, les Ensablés sont en congé pour une semaine. Nous rééditons ici un article paru en 2011 sur le merveilleux texte d'Hardellet.

 

Pendant mon séjour à Belle-île, j’ai pu lire « le seuil du Jardin » d’André Hardellet, livre qui m’a beaucoup ému, poétique: une espèce d'ovni littéraire, mêlant le récit onirique de Aurélia de Nerval, la science fiction (Maurice Renard) et la réflexion sur le totalitarisme. Une rareté publiée chez Imaginaire Gallimard. Hardellet est presque complètement oublié. Lorsqu’on cite son nom, c’est pour rappeler qu’il est l’auteur d’un poème mis en musique par Guy Béart, intitulé « Bal chez temporel », beau texte où la mélancolie, la nostalgie de Hardellet, qui hante tous ses textes se retrouve. Cliquez ici pour l'entendre.

 

Par Hervé Bel

 

seuil-jardin

 

Si tu reviens jamais danser chez Temporel/ Un jour ou l'autre/ Pense à ceux qui tous ont laissé leurs noms gravés/ Auprès du nôtre/ D'une rencontre au bord de l'eau/ Ne restent que quatre initiales/ Et deux cœurs taillés au couteau/ Dans le bois des tables bancales/ Sur le vieux comptoir tu pourras/ Si le cœur t'en dit boire un verre/ En l'honneur de nos vingt carats/ Qui depuis se sont fait la paire/ Dans ce petit bal mal famé/ C'en est assez pour que renaisse/ Ce qu'alors nous avons aimé/ Et pour que tu le reconnaisses/ Si tu reviens chez Temporel/ Un jour ou l'autre/ Pense aux bonheurs qui sont passés là simplement/ Comme le nôtre.

 

 

Hardellet (ci-dessus la photo de Doisneau) était un homme que j'aurais aimé connaître. Il aimait les bistrots et ses amis autour d'une table: Brassens, René Fallet (autre ensablé), Seignolle (peut-être moins ensablé). Sous l'apparence du Français à béret des films de Gabin, il y avait un cœur tendre, sensible, ivre de poésie. Son trajet ressemble à celui de Calet: enfant né avant 14, abandonné par son père, obligé à travailler durement, il a trouvé dans les livres sa raison de vivre. Tout seul, il avancera, jusqu'à être remarqué par MacOrlan et félicité par André Breton.

 

J'ai lu de lui "Le parc des archers", puis "Le seuil du jardin", son premier roman. C'est celui-ci que j'ai préféré. Dans son atelier, Masson tente de peindre un tableau intitulé "Le seuil du jardin" représentant une porte fermée donnant sur un jardin. Au bout de ce jardin, une autre porte. Au fur et à mesure qu'il progresse, Masson sent qu'il se rapproche de quelque chose enfoui en lui, vivace, et qui lui promet la résurrection d'une joie déjà ressentie il y a bien longtemps. A ses yeux, la peinture ne vaut que si elle ouvre sur un autre univers, celui du rêve et du souvenir. Car, le rêve et le passé sont les vraies sources du bonheur humain, ce bonheur entrevu par nous tous, à un moment moment ou à un autre. Qui n'est pas loin puisqu'il est en nous.

 

 

Le rêve d'abord, qui permet au jeune homme aimant une jeune fille qui ne l'aime pas de la retrouver la nuit. Soudain, elle est à lui, il la tient dans ses bras, il ne sait pas qu'il rêve, le comprendra le lendemain. Pour le moment, il vit avec elle toute une vie, le temps d'une heure éternelle. Cela m'est arrivé lorsque j'étais collégien, et je m'éveillais avec réticence, j'étirais le songe autant qu'il était possible, et je n'avais qu'une hâte, retrouver ce rêve enfui, hélas à jamais interdit. C'est toute l'histoire de Peter Ibbetson (image du film ci-dessus, inspiré du roman éponyme de Du Maurier). Et les souvenirs... Nous en avons tous de ces moments "merveilleux", vécus sans songer à la mort, et qui nous disent: "Oui, en cet instant, tu étais heureux". J'ai quelques souvenirs, comme cela, venant de mon enfance, lorsque j'arrivais chez mes grands-parents, et que je passais là, dans le grand jardin, des heures à m'imaginer être dans des forêts, des déserts, écrivant déjà sur une petite table en bois blanc des petites histoires.

 

En exergue du roman de Hardellet, cette phrase : "Cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant". Elle est de Proust, et ce n'est pas un hasard. Que veut dire cette persistance du souvenir? cette envie du rêve? Ne sont-elles pas un appel, une promesse? Proust et Hardellet disent la même chose: l'art est un passage qui fait accéder à l'autre monde, le vrai, où l'homme à jamais sera heureux. Les paradis perdus ne le sont donc pas tout à fait, mais comment les retrouver? Le roman de Hardellet, superbement écrit, sobre, si doux, nous le dit.

 

Masson vit dans une pension de famille, il est jeune, hanté par le souvenir d'un bonheur enfui dont il reste une couleur verte, celle d'un jardin, et la luminosité d'un vitrail. La pension est dirigée par Maman Temporel qui le considère un peu comme son fils. Il y a quatre autres pensionnaires, dont une certaine Hélène, jeune femme terne à lunettes et un passionné de soldats de plomb. Un jour, un homme appelé Swaine s'installe dans la pension. Homme secret, il ne parle à personne. Des ouvriers, dans sa chambre, ont monté un appareillage compliqué sur lequel tout le monde s'interroge. La nuit, la machine mystérieuse ronronne. Masson se lie d'amitié avec Swaine, homme cultivé et artiste, qui devant "le seuil du jardin" est frappé par la beauté de la peinture. Pour un vieux bonhomme comme moi, poursuivit Swaine, il n'y a plus que trois ou quatre questions qui importent : ainsi l'approche de la mort, et puis ça... Ce que proposent vos tableaux, ce qu'ils vous rappellent et me rappellent également comme s'ils venaient d'un... d'un fond, d'un passé encore accessible à certaines consciences. Masson répond qu'il est hanté par un souvenir d'enfance, et cette certitude du bonheur qu'il a connu: - Je suis retourné plusieurs fois là-bas; la maison n'existe plus, ni le jardin, mais ça n'a pas beaucoup d'importance parce que je ne les verrais plus avec les mêmes yeux. Voilà ce que j'ai perdu, et mes tableaux c'est de la merde en comparaison (...) - Je sais ce que vous éprouvez, dit Swaine, je suis passé par là avant vous, mais le salut réside dans ce sentiment d'être dépossédé de quelque chose qu'on doit reconquérir à tout prix. C'est la pierre de touche. Votre œuvre est là pour vous prouver qu'une vérité subsiste en dépit du temps, en dehors de vous-même. Le paradis perdu ne devient accessible qu'à ceux qui s'en souviennent et, dans le fond, vous préférez votre regret à l'oubli. Renonceriez-vous à peindre contre l'assurance d'une médiocrité satisfaite? A Masson, Swaine consentira à livrer son secret. Lui a trouvé une solution, une machine qui offre le bonheur par le seul fait de l'esprit. Je n'en dirai pas davantage, mais cette machine qu'il a inventée, liée au monde du rêve, menace directement la société, laquelle ne peut admettre que l'homme soit heureux, seul.

 

Quel beau livre! Il laisse, après sa lecture, une joie un peu mélancolique, une espérance. Nous sommes semblables à Swaine contemplant le tableau "Le seuil du jardin", convaincus d'avoir touché quelque chose qui nous dépasse. Pour plus de renseignement, consultez le site Esprits nomades, et le livre "André Hardellet ou le Don de double vie", de Guy Darol

 

Hervé BEL - Août 2011