Les Ensablés - "Le soleil des indépendances" de Ahmadou Kourouma

Les ensablés - 17.05.2020

Livre - Coudy - Ahmadou Kourouma - soleil, indépendance


Chers lecteurs, nous sommes heureux d'accueillir à nouveau Henri-Jean Coudy qui, après de longs mois de silence, nous revient avec un nouvel ensablé, Ahmadou Kourouma.

Ahmadou Kourouma, né en 1927, en Afrique Occidentale Française, était Ivoirien même s’il suivit des études secondaires à Bamako, alors grande ville du Soudan français devenue après 1960  la capitale de l’état du Mali. Il aura donc connu les dernières années de la colonisation française puis le début des nouveaux états indépendants.
Par Henri-Jean Coudy



 
Ahmadou Kourouma avait, comme on dit dans la Bible, la nuque raide : pour des raisons sur lesquelles sa biographie ne s’étend pas, il fut enrôlé dans dans les troupes africaines de l'armée française et alla à ce titre passer quelques années en Indochine dont il revint en 1954, année du départ de la France.

Il suit des études de mathématiques et d’actuariat, qui devint son métier à Lyon ; il repartit pour la Côte d’Ivoire, devenue indépendante sous la direction du président Houphouet-Boigny mais ses relations avec les nouvelles autorités ne furent pas meilleures pour autant : il prit le chemin de l’exil en Algérie, au Togo, au Cameroun pour ne retourner dans son pays qu’après la mort du vieux leader en 1994.

Loin des travaux de l’actuariat, certes nécessaires mais sans doute quelque peu rébarbatifs, il trouve dans la littérature une voie de consécration qui le mènera au prix Renaudot en 2000.
Le Soleil des Indépendances est sa première œuvre, parue d’abord au Québec en 1968 (qui sait pourquoi ?) puis reprise par Le Seuil en 1970.

Comme les gens de sa génération, Kourouma ne put que recevoir favorablement l’accession à l’indépendance des pays de l’ancienne Afrique noire française, ce nouveau "soleil" dont la rhétorique des nouveaux maîtres politiques fit grand usage à partir de 1960 ; la déception, dont témoigne l’œuvre de Kourouma ne tardera pas.

Les indépendances ont tranché dans la réalité africaine, frontières des anciens maîtres coloniaux qui ignorent les répartitions de peuples et de cultures africains, idéologies socialistes portées par des partis uniques alors que la vieille Afrique, après trois quart de siècle de présence européenne, est toujours là.

Vieille Afrique qui a pris le manteau du monothéisme musulman, Allah sait tout, peut tout, mais qui se résume aux prières quotidiennes, le Ramadan et, pour les plus riches, au Hadj, le pèlerinage à La Mecque, mais où vivent et demeurent les forces anciennes, les morts qui ne le sont pas vraiment, les démons, les forces animales et naturelles.

Ainsi est Fama Doumbouya, descendant Malinké, de la terre Horodougou, et dont on suit au long du roman la volonté persistante d’être fidèle à sa tradition, nonobstant le parti unique du "soleil" des Indépendances : Oh ! Horodougou, tu manquais à cette ville et tout ce qui avait permis à Fama de vivre une enfance heureuse de prince manquait aussi (le soleil, l’honneur et l’or) quand au lever les esclaves palefreniers présentaient le cheval rétif pour la cavalcade matinale, quand à la deuxième prière les griots et les griottes chantaient la pérennité et la puissance des Doumbouya, et qu’après, les marabouts récitaient et enseignaient le Coran, la pitié et l’aumône.
 
Mais à la femme sans maternité manque plus que la moitié de la féminité. Or le couple est infertile ; il ne reste plus à Salimata, outre son laborieux travail de commerçante de plats cuisinés, qu’à aller consulter un marabout, qui prescrit le sacrifice d’un coq et lui annonce la stérilité de son mari à laquelle il se propose personnellement de remédier… Salimata refuse et ne doit qu’à sa défense vigoureuse de ne pas être violée. Mais, en jetant le corps du coq à la rivière, Elle pensa que son giron venait de couler de tous les enfants rêvés, recherchés, et que le coq en sang les emportait définitivement.

Et puis le cousin Lancina est mort. Son seul héritier est Fama : que faire ? Accepter la charge et quitter la grande ville ? Salimata le met en garde : La puissance d’un chef de tribu d’affamés n’est autre chose que la famine et une gourde de soucis. Et puis, il y a les veuves, quatre veuves, dont deux encore jeunes, surtout Mariam, très belle et qui pourrait donner à Fama la descendance qu’il n’a pas.

Fama va, au moins, tenter ce retour qui implique qu’il quitte l’état de la Côte des Ebènes pour rejoindre la République socialiste de Nikinai, deux nouveaux états indépendants ; non sans qu’un incident grotesque ne vienne perturber le périple : à la douane Un bâtard, un vrai, un déhonté de rejeton de la forêt et d’une maman qui n’a sûrement connu ni la moindre bande de tissu, ni la dignité du mariage, osa, debout sur ses deux testicules, sortir de sa bouche que Fama étranger ne pouvait pas traverser sans carte d’identité ! » Heureusement, le chef de poste est malinké comme Fama et la difficulté s’efface. Mais c’est un temps curieux qui veut soumettre le retour d’un chef Doumbaya au pays d’Horodougou à une formalité administrative…
 
A Togobala, le nom du village dont Fama doit prendre la tête, d’autres difficultés l’attendent : comment concilier l’ordre ancien et le nouvel ordre de l’indépendance : de longs palabres s’annoncent où le représentant du parti unique énonce que Fama devait (…) s’agenouiller aux pieds du président du Comité , frotter à terre les lèvres, jurer sur le Coran ouvert la fidélité au parti, au comité et à la révolution… On finira par se mettre d’accord sur une répartition tacite des pouvoirs qui voit Fama entrer au comité du Parti ; après tout les soleils des Indépendances et du parti unique passeront comme les soleils de Samory (chef qui lutta contre les Français) et des Toubabs (les Français).

Pour autant, Fama n’en a pas fini avec le nouveau soleil ; le voilà pris dans l’offensive répressive que lance le nouveau pouvoir contre des mécontents divers. Il est enlevé, gardé dans une prison secrète, passant devant un juge d’instruction, condamné à vingt ans de prison puis libéré quand le président de la Côte des Ebènes juge plus avantageux pour le pays au regard de l’opinion internationale de vider les prisons.

Retour bref à la grande ville où il s’aperçoit qu’il n’a plus sa place, pas même auprès de sa première épouse prête à l’abandonner ; il ne reste plus qu’à revenir à Togobala si les nouvelles frontières veuillent bien s’ouvrir. La vie et même la mort ne sont décidément pas faciles pour les continuateurs de la vieille Afrique.

La langue de Kourouma est particulièrement imagée, c’est évidemment du français, mais un français déjà différent qui paraît vivre la même vie indépendante que l’espagnol sud-américain en regard du castillan d’Europe.

Et, même s’il ne s’agit pas de texte politique, il y a le constat, à la fois humoristique et amer, que l’inévitable indépendance n’apportera pas aux africains un bonheur particulier.

Ahmadou Kourouma est mort à Lyon en 2003 ; sa famille a souhaité que sa dépouille soit transférée en Côte d’Ivoire en 2014 ; comme pour un retour à Togobala.



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