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Les Ensablés - "Le testament d'un cancre" de Bernard Gheur, récit d'une adolescence.

Les ensablés - 22.02.2014

Livre - Bel - Gheur - Cancre


Au marché des livres, à Brancion, j'ai pu encore découvrir, tout à fait par hasard, un livre délicieux, drôle et tragique. Il était au dessus d'une pile. "Le testament d'un cancre" de Bernard Gheur. Pour être tout à fait honnête, si sa couverture blanche m'a autant attiré, c'est qu'il y avait écrit, sous le titre, "Préface de François Truffaut". Ce cinéaste est pour moi un des plus grands. Ses films sont pour moi de la littérature en images. Je garde en mon cœur le cycle des Doinel, et puis La peau douce, son chef-d’œuvre (avec cette musique obsédante de Delerue). Après lecture de ce testament d'un cancre, je ne suis pas surpris que Truffaut est été attiré par lui.

Par Hervé Bel

 

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C’est un roman court (185 pages, chez Albin Michel, 1970), écrit au présent. Dans ce texte, rien d'autre que les faits, les paroles prononcées par les protagonistes et quelques digressions bien senties. Gheur décrit la vie d’un adolescent de province, Jean-Marc, dans les années 60. Une petite vie, partagée entre les parents dont il se cache, la sœur dont il se moque, les deux frères aînés qu’il envie, et l’amour, bien sûr, dont il parle devant les copains avec une légèreté qui n’est que de la pudeur, parce qu’on y pense intensément dès qu’on est seul. Et puis le lycée catholique, tenu par les frères, où les drames se jouent: les interrogations, les punitions, voire les exclusions. On suit le destin du jeune homme pendant quelques mois, jusqu’à la retraite de la Confirmation où tout va se précipiter pour lui, l’entraînant là où le lecteur ne s’y attend à aucun moment. Car il n’y a jusqu’alors rien de bien saillant. Ce qui touche, c’est l’universalité du propos, preuve qu’il s’agit d’un bon roman. Ceux qui sont nés entre 1950 et 1965 (et encore) seront frappés comme moi par la pertinence des descriptions et de la psychologie de chacun des personnages. Je ne sais si ceux qui ont été jeunes après 65 peuvent s’y reconnaître autant que je me suis reconnu. Pas seulement dans Marc, mais aussi dans ses amis. J’y trouve en chacun quelque chose de moi, de cet âge incertain, à la fois tendre et méchant, romantique et obscène.   

 

 Virginia Mayo (1920-2005)

Virginia Mayo (1920-2005)

 

Jean-Marc a quinze ans. De sa vie passée, on sait peu de choses, et cela n’a pas d’importance : les enfances assez heureuses se ressemblent toutes. On apprend que son premier amour fut une actrice, Virginia Mayo, dont il découvre l’effigie chez le confiseur. Moi, cela fut Ingrid Bergmann dont je découpais les photos en noir et blanc dans Télé 7 jours. Puis le cœur de Jean-Marc balance entre deux jeunes filles aperçues le jour de sa communion solennelle, avant qu’il ne penche pour Patricia qu’il suit à la trace, l’après-midi. Il faut dire que les écoles ne sont pas mixtes, ce qui ajoute aux mystères des jeunes filles. Jamais il n’osera l’aborder. Je me souviens d’avoir aimé passionnément une jeune fille que j’apercevais dans le bus, au retour du collège : elle ressemblait à Ingrid Bergmann, du moins l’imaginais-je. Je me plaçais face à elle, à quelques sièges. Elle ne me regarda jamais.

 

Jean-Marc a maintenant quinze ans « et une ombre de moustache, comme une menace. ». « Il entra dans le désordre. Sa chambre devint un incroyable fouillis, comme après un cambriolage. Une à une, ses habitudes d’enfance prirent fin (…) Il vivait au rythme d’un cataclysme par jour, qui détruisait tout. »  En classe, c’est un cancre, mais, me semble-t-il, un cancre très relatif. Car il aime les livres, la musique, il est intelligent, et même les pères, pourtant sévères, ont quelque indulgence pour lui. Il est coquet. Lorsqu’on lui apprend qu’il devra porter des lunettes tout le temps, il frémit : cela ne lui va pas. Alors il préfère, lorsqu’il est dans la rue, replonger dans un univers imprécis ; et cette décision, comme on le voit à la fin du roman, aura des conséquences… Que je ne vous révèlerai pas. Au début du roman, interrogation écrite sur la guerre de trente ans. Puis les copies rassemblées, la classe se déchaîne : « Un garçon imita le bruit d’un avion qui tombe en vrille. Un autre répondit par une rafale de mitraillette. Bientôt, ce fut la bataille hollywoodienne. « Banzaï, banzaï » criait Bertrand. On lançait des grenades avec de grands gestes. » Cela rappelle la classe des "Quatre cents coups"... Bertrand est le grand ami de Jean-Marc. C’est un jeune homme  « emprisonné comme lui dans une situation absurde, ni homme ni enfant », mais il est malin, patient. Il sait qu’un jour il sera fort, et cette certitude lui donne face aux jeunes filles, par exemple, un certain détachement qui lui permet d’espérer arriver à ses fins. Ainsi, lorsque Marie et Louise viennent chez lui, alors que Jean-Marc s’y trouve, Bertrand avance-t-il ses pions. Jean-Marc, lui, est moins prudent que son ami. « Il imaginait d’emblée les plus folles réussites. Il se serait porté directement à la pointe du combat. Il aurait été tué net. »

 

Alors, il observe Marie qui l’attire particulièrement. S’il se tourne vers Louise : « C’était lâcheté : il échappait ainsi à Marie, à son regard éblouissant. » Il l’aime. Il lui écrit une lettre pour lui donner un rendez-vous. Ainsi commence l’intrigue qui aboutira à la fin inattendue, terrible, du roman. Celui-ci n’est pourtant pas focalisé sur l’amour du jeune homme, et c’est tout son intérêt. Les personnages de Marie puis de Louise n’apparaissent que de temps en temps. L’auteur a voulu appréhender dans sa totalité, avec justesse, poésie, toute la vie d’un jeune homme de quinze ans. Aussi, la vie de Jean-Marc est-elle avant tout occupée par les aventures de l’amitié. Comme il se sent un peu dominé par Bertrand, il a lui aussi son fidèle Sancho Pancha, un certain Jacques, quelqu’un de sa classe, qu’il connaissait à peine, et qu’il raccompagne un soir. Moment très réussi. Alors que l’adolescent se cache des adultes, dissimule sans cesse, voilà Jean-Marc ouvert, qui dit tout. « Moi, je vivrais avec Marie. » Mais Marie n’est pas à lui.

 

Un jour, il croise Louise, par hasard, et l’invite à déjeuner le midi, entre deux cours. Et là, c’est très fort. Comme la jeune fille semble intéressée par lui, il sent son cœur prêt à basculer : « Louise se rapprocha insensiblement de lui. Il y eut chez elle une attente, le début d’un élan. S’attendait-elle à ce que Jean-Marc l’embrassât sur la joue, comme c’était l’usage dans le groupe de Bertrand ? Jean-Marc, pris de court, lui tendit la main. (…) Le garçon se maudissait de ne pas avoir embrassé Louise (…) Ne fallait-il pas revenir vers elle, la prendre dans ses bras ? Mais c’était le geste d’un fou, d’un héros de cinéma. » A cet âge, ce n’est pas une fille qu’on aime, ce sont toutes les femmes. On aime celle qui pourra vous aimer. Jean-Marc aurait pu « sortir » avec Louise, et son funèbre avenir n’aurait pas existé. C’est parce qu’il va vouloir Marie, pour se prouver quelque chose, qu’il ira vers la catastrophe.

 

Bernard Gheur

Bernard Gheur

 

Bernard Gheur (il vit en Belgique) n’est certes pas à proprement parlé un ensablé. Mais son livre n'a plus été réédité. Or, il me semble important que ce premier roman que je trouve bouleversant (parce que vrai, sans complaisance, tout en finesse et non-dit) ne sombre pas dans l’oubli. Comment se fait-il qu’il ne soit pas publié en poche? Sans le marché des livres de Brancion, je ne l’aurais pas connu. Ce qui doit vous engager à aller, comme moi, le samedi matin, en ce lieu magique.

 

Hervé BEL 2014