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Les Ensablés - "Le Voyageur imprudent" de Barjavel (1911-1985), par Henri-Jean Coudy

Les ensablés - 05.03.2017

Livre - Coudy - Barjavel - voyageur imprudent


Le roman de Barjavel, «  roman extraordinaire » dit le sous-titre, est publié en 1944 chez Denoël, mais circonstance fort imprudente, il a paru précédemment en feuilletons dans l’hebdomadaire ultra-collaborationniste "Je Suis Partout" que dirigent alors, entre autres, Robert Brasillach et Lucien Rebatet... Quels étaient les sentiments de Barjavel à l’égard de la ligne éditoriale du journal ? On n’en sait rien et on n’en saura pas plus en lisant l’interview qu’il donna le 12 mars 1943 à propos d’un autre ouvrage « Ravage » si ce n’est qu’il faisait sienne la maxime de Céline selon laquelle "l’avenir n’est pas une plaisanterie".

 

Par Henri-Jean Coudy

 

 

On apprendra seulement dans cette interview qu’il est né à Nyons dans la Drôme, "au coeur d'une vallée couverte d'oliviers, avec alentour de hauts rochers et des grottes où, enfants, nous allions à la chasse aux chauve-souris. Je ris un brin quand je pense qu'entre deux fournées de pain, mon boulanger de père va peut-être lire mon premier roman."

Après avoir fait laguerre de 40 chez les Zouaves, il entre  au Progrès de l'Allier, correspondant à Vichy et chargé de divertir pendant la saison les plus riches hépatiques du continent. En même temps il fait partie d'une compagnie de comédiens amateurs spécialisée surtout dans Labiche et François Coppée. "Un beau jour de 1935, Denoël vint faire une conférence à Vichy, j'étais chargé de le présenter au public, nous avons bavardé toute la nuit et à l'aube mon patron d'aujourd'hui m'offrait de travailler chez lui".

Rien de bien compromettant si ce n’est qu’il fallut quand même en rendre compte, sans suite apparente, à la Libération (à cette époque, il assura même l’intérim de Denoël, qui, lui,  avait de sérieux ennuis et  fut mystérieusement assassiné en décembre 1945).

C’est à l’aube que fut écrit le roman, entre cinq et sept heures du matin, avant le début de la journée de travail. C’est un roman de science-fiction, si l’on veut, dans la veine de celui du britannique HG Wells  La Machine à explorer le temps. On le lit d’une traite, emporté par l’enthousiasmante perspective de sortir de son époque (et celle de la parution du livre n’était pas particulièrement réjouissante).

Et de suivre, comme le titre l’indique, la très imprudente démarche d’un professeur de mathématiques et d’un physicien, qui grâce aux travaux du premier a percé les secrets de la domination du temps.

La découverte est vertigineuse en soi ; elle permet, grâce à une étrange matière, la «  noelite » à laquelle est rattachée un simple compteur et un scaphandre, de changer d’époque.

C’est le jeune professeur de maths qui s’y colle tandis que l'obésité empêche le physicien de l’accompagner.

Après s’être amusé à de faibles variations de temps, il découvre les joies d’aller chercher de la nourriture abondante quelques années avant la seconde guerre mondiale ou, encore mieux, d’aller piller dans un passé plus lointain des gens qui, de toutes façons, sont déjà morts pour financer les temps difficiles du début des années quarante.

Et puis, il y a Annette, la fille du physicien, auquel le pourtant gauche prof de maths est loin d’être insensible et réciproquement.

Mais comment des savants pourraient- ils se borner à de pareils enfantillages ? Comment ne pas se poser la question de l’avenir de l’humanité et mieux encore ce que leur découverte pourrait réparer de catastrophes et de malheurs ?

Bien entendu, c’est ouvrir une redoutable boîte de Pandore.

L’avenir, l’avenir très lointain, celui de l’an 100 000, on le savait déjà un peu avec Wells, n’a pas de quoi réjouir les enfants des Lumières et de la raison raisonnante. C’est une bien étrange société que découvre Saint-Menoux (puisqu’il s’appelle ainsi), qui tient plus drd insectes organisés que des inflexibles roseaux pensants que sont, paraît-il, les humains.

Et puis, quel ordre du temps peut se concevoir si l’on peut revenir en arrière et y introduire des modifications, que va-t-il rester du présent ?

N’est-ce pas au cours d’un des raids de pillage que multiplie Saint-Menoux que s’interrompt un mariage d’où aurait dû sortir un architecte qui donc n’aura jamais existé et dont pourtant l’œuvre bâtie est toujours bien en place dans le présent ?

Alors, le temps est-il une inexorable nécessité ou peut-il être modifié à tout moment ? Et  que peut-on vraiment faire dans l’intérêt de l’humanité ?

Sainte-Menoux aura tort de n’écouter que son bon cœur et sa curiosité ; elles sont rarement récompensées et l’on s’engage sur des voies bien imprudentes où tout, oui tout, peut se perdre…

 

Barjavel écrivit d’autres romans qui rencontrèrent un public, travailla sur des scénarios de cinéma, en particulier les Don Camillo mais également Le Guépard et, dans les années soixante-dix où je serais bien revenu si je disposais des  moyens techniques de Saint-Menoux, il tenait une chronique plutôt pépère dans le Journal du Dimanche.

Mais c’est pour le Voyageur imprudent qu’il mérite d’être dans nos mémoires.

 

Henri-Jean Coudy - février 2017