Les Ensablés - Les chroniques de Denis Gombert: "La lanterne magique" de Léon-Paul Fargue (1876-1947)

Les ensablés - 06.04.2015

Livre - Gombert - Fargue - lanterne


Ce qu’éclaire la lanterne de Fargue: Ecrire, de la prose ou des vers, c‘est manifester que l’on préfère à la vie la sensation de la vie…

 

Par Denis Gombert

 

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La lanterne magique est un recueil de chroniques rédigées par Léon-Paul Fargue durant la période de l’occupation. D’aucuns auraient fait peser tout le poids de l’Histoire sur ces écrits pour raconter l’errance du pays, les restrictions, les privations, les petits arrangements entre amis et autres compromis qui auront permis à certains de tirer avantage de cette époque où a régné la plus grande confusion.

 

Fargue aurait pu raconter tout ça. Il était aux premières loges de la vie culturelle parisienne, connu de tous et invité partout. Mais Fargue n’en fait rien. Fargue regarde ailleurs pour mieux pénétrer en ces temps troublés quelles sont les valeurs qu’il convient d’élire, de célébrer et de sauver : pour lui - encore et toujours et peut-être plus que jamais - le beau, le bon, l’ouverture d’esprit, l’émerveillement, les amis, le goût des mots qui sonnent vrais, des sons et des couleurs qui s’accordent. Toutes ces sensations - scènes, visages, paysages, souvenirs, émotions - ramenées en un mot-trésor qui les rassemble toutes: la poésie.

 

Au cœur de ces chroniques délicates et inventives Fargue se plait à interroger le mystère de l’univers qui l’entoure autant que les secrets et les tourments de son propre monde intérieur. C’est là une réflexion pour savoir d’où nait – par quelle alchimie, magie et invention ? – la poésie.  « Il n’est pas nécessaire d’écrire pour être poète. Il faut et il suffit d’être en état de grâce et de contemplation ».

 

Ce sont ici des portraits, composés comme d’exquis croquis au fusain,  qui rendent hommage à ses amis : l’actrice Réjane, « petite à la ville, elle n’avait qu’à poser le pied sur les planches pour paraitre grande aussitôt », l’écrivain Henri de Régnier, l’homme « régulier » en accord avec ses principes, le latiniste distingué Marcel Prévost, le collectionneur passionné Ernest Rouart, et d’autres encore. Ses amis le ravissent.  Et puis Fargue n’aime rien tant qu’être surpris. Sa capacité d’émerveillement, pareille à celle des enfants, demeure constamment intacte.

 

Rentré presque par hasard au Français pour assister à une représentation d’une pièce de Molière, il en ressort enchanté, transfiguré, confiant de nouveau en l’homme et son génie. Rien ne saurait lui faire plus plaisir  qu’une déambulation dans le quartier du Xème cher à son cœur (et à jamais immortalisé dans Le piéton de Paris). « Mon quartier, le Xème arrondissement que je tiens pour le plus familier, le plus poétique et le plus mystérieux de Paris  ». D’une simple promenade, il crée un moment enchanteur. Un simple air étouffé de piano entendu au coin d’une rue, et voici ressuscité tout un pan de son passé, et « que remonte en moi la vapeur de cette chanson qui semblait consoler une dent malade »

 

Partout, au pas tranquille du promeneur, Fargue tient à bout de bras sa lanterne magique qui lui permet d’éclairer le monde pour mieux le dévoiler. Face à l’intimité d’un ami, au spectacle prosaïque d’une scène de rue, devant le souvenir de sa jeunesse 1900 qui lui revient en tête comme une immense fête, Fargue scrute par delà le quotidien ce qui persistera de fabuleux, de poétique. Il sait quelle est la mission du poète : «  eh bien, c’est un chasseur. Sa mission est de rapporter de la beauté pour tout le monde… »

 

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Car qu’est-ce qu’écrire ? C’est, devant le grand spectacle du monde, s’accorder une forme de disponibilité et pouvoir la retranscrire avec des mots. Savoir recevoir le monde. L’accueillir. Puis le transformer. Pour Fargue, on ressent bien  que ce n’est pas la performance artistique qui compte – quoiqu’il soit très admirateur du travail  monstrueux de Victor Hugo ou novateur de Mallarmé – ce qui compte le plus c’est de rester éveillé. Le terme de « lanterne magique » en ce sens dit tout : flamme de l’esprit et couleur de l’imagination. La poésie serait donc cette substance très nécessaire à la survie de  l’être, « aussi indispensable à l’homme que l’oxygène ou le charbon ». Et d’ajouter : « elle le devient plus que jamais dans les temps où nous vivons. C’est le meilleur contrepoison, l’îlot blindé où l’intelligence se rassemble ».

 

On aurait envie de tout citer de ce recueil  tant chaque petite chronique pétille par son intelligence lumineuse, la magie de sa lanterne. Le temps des poètes n’est pas le temps des civils. Pour eux, la littérature est un art de vivre.  Quoiqu’il arrive, même au cœur de la débâcle, Fargue invite à garder de l’élégance ainsi qu’une certaine retenue. Surtout ne pas verser dans la haine, la rancœur, l’ignominie, la vengeance. Les poètes  se doivent d’être des types biens parce que l’avenir du monde, mine de rien, dépend de la bienveillance que nous adresserons spontanément à autrui : « il faut que les hommes de ce siècle apportent au bien public leur cargaison de désintéressement. II faut qu’ils offrent leur cœur ». Fargue avait un caractère doux, tendre et sensible qui nous le rend proche.

 

J’aime lire de la poésie mais j’ai souvent l’impression qu’aujourd’hui les poètes se sont éloignés de nos vies. A force d’inventer des idiomes, je ne comprends pas ce qu’ils disent. Que leur langue poétique est devenue prisonnière de leurs propres mots, codes de reconnaissance pour une élite, symboles cabalistiques de la tribu. Quand j’ouvre certains poèmes contemporains, j’avoue que je ne comprends pas grand chose à ce qui est écrit. Je reste de marbre. Je me retourne vers la chanson qui, elle, me parle encore et me réchauffe le cœur. Du bienveillant Fargue, je comprends tout, comme d’un ami mélancolique qui me chuchoterait à l’oreille que la poésie aide à vivre et que l’amour est une question de confiance. Ce qui serait terrible, c’est qu’un jour la poésie ne nous touche plus. « J’ai joué ma vie sur le fait poétique ». Tel est le pari de Fargue : pressentir que la culture, l’ouverture d’esprit, le dialogue et la malice nous sauveront toujours. Et des affres de nos peines, et du désastre de l’Histoire. A sa façon, Fargue avait trouvé le moyen d’être résistant.

 

Denis Gombert