Les Ensablés - Les Chroniques de Denis Gombert : "Le Tour du malheur" de Kessel, suivi d'un interview de Hubert Bouccara, spécialiste de l'oeuvre de Kessel

Les ensablés - 05.06.2016

Livre - Gombert - Bouccara - Kessel


Aujourd'hui, Denis Gombert nous offre une chronique passionnante sur le roman fleuve de Joseph Kessel "Le tour du malheur", mais ce n'est pas tout... Il s'est rendu 11, rue Campagne Première, à Paris dans le 14ème, pour rencontrer Hubert Bouccara dans sa librairie "La rose de Java" (cliquer ici). Hubert Bouccara a été, malgré la différence d'âge, l'ami de Kessel avant de devenir le spécialiste de son oeuvre. Merci à Denis pour cet interview qu'il a pu réaliser.

 

Les Ensablés.

 

 

Grand romancier ou grand reporter ? De Kessel on veut avant surtout conserver la figure de l’homme intrépide qui épousa les convulsions de son siècle et moins du grand romancier qu’il est.  La   vie de Kessel fut une course. On pense toujours les auteurs enfermés chez eux à polir leur œuvre. Kessel, c’est le contraire, il est toujours dehors, toujours sur la brèche. Il est, chose nouvelle, un écrivain du dehors

 

Par Denis Gombert

 

 

           Né en Argentine, ce fils d’émigrés russes faillit épouser le métier d’acteur (le théâtre était sa passion) avant de devenir journaliste et reporter. Homme exalté, insatiable de découvertes, épris d’aventures, le jeune Kessel que l’on appelle déjà « Jef », s’engage à 18 ans dans l’aviation et sillonnera plusieurs fois la planète pour livrer reportages et romans  en tous genres. Balloté sans cesse d’un bout à l’autre du vaste monde, l’homme  se réinvente sans cesse par ses écrits, devenant - un peu à la manière d’un Capa qui fut l’œil de son temps - l’observateur privilégier d’un siècle en furie.

 

         Ainsi, Kessel sera partout : engagé comme pilote dans l’aviation (il en tirera L’équipage, véritable roman de genre sur l’aviation dont Saint-Ex se souviendra pour Vol de nuit), volontaire de corps expéditionnaires en Sibérie (les Temps sauvages), présent aux côtés des tribus afghanes dans l’incroyable roman épique qu’est Les cavaliers, au milieu de la brousse africaine du Kenya pour une méditation éthique  dans le Lion. Et tant d’autres : la rivalité de deux marins en Mer Rouge dans Fortune carrée, l’étonnant Belle de jour où il perce à jour l’ennui de la bourgeoisie  et que Bunel mettra en scène, le spectre du nazisme dans  La passante du sans souci  ou la découverte du sentiment amoureux au large de Shangai dans la Rose de Java. La mise en scène de contrées lointaines alliée à la force de récits épiques ont fait qu’on a voulu volontiers classer une fois pour toutes Kessel entre Saint Exupéry  (notamment pour sa passion de l’aviation) et Henri de Monfreid (pour le goût de l’aventure  et des conditions extrêmes). Lui se voyait moins héroïque que cela, se contentant de se définir comme « un témoin parmi les hommes ». Au final, c’est la meilleure définition du romancier qui soit. La plus honnête en tout cas.

 

         Il y a des artistes qui crééent des mondes et d’autres qui se penchent sur celui-ci pour en révéler toutes les couleurs singulières. Kessel est de ceux-là : un artiste-observateur qui questionne le mystère de la vie des hommes.

 

 

         Le Tour du malheur est le grand roman de  Kessel, une somme de 1600 pages découpée en 4 livres qu’il composa sur près de 20 ans. Récit foisonnant autant qu’exaltant  Le tour du malheur narre la destinée de Richard Dalleau, une âme pure, un jeune homme idéaliste, que le vent de l’Histoire et la fréquentation du  monde vont abîmer en à peine une décennie, de 19214 à 1924. D’abord il y a le clan Dalleau : Anselme le père, médecin humaniste ivre de lectures ; Sophie , la mère, splendide femme déguisée en mère courage ; Daniel le jeune fils (inspiré d’un des jeunes frères de Kessel qui se suicida), avec ses jolis cils de faon, si tendre et féminin à sa façon et puis Richard, le héros, volontaire, bon camarade, intelligent, passionné qui veut renverser la vie (dont le modèle est à rechercher auprès d’un de ses amis avocat nommé Torrès).

          A peine a-t-on pris connaissance de ces personnages qu’un orage se lève  et balaye tout. C’est l’année 1914, la guerre est déclarée : Richard et son camarade Etienne Bernan, fils d’un homme politique influent, s’engagent.  Richard s’illustre au front. A 19 ans, il dirige une compagnie. Tout le monde l’aime. Durant les bombardements, dans les tranchées, au milieu des rats de de la boue, il récite à ses hommes des poèmes. Richard a l’étoile au front. Il survit presque normalement à la guerre alors que son trio d’amis Etienne, La tersée et Fiersi  en reviennent respectivement traumatisé, handicapé et haineux à tout jamais.

         De retour à Paris, Richard passe le barreau et se lance dans une carrière d’avocat. Noble de cœur, il veut défendre de nobles causes. Sa fougue impressionne, son culot étonne. En l’espace de deux procès il devient la coqueluche du tout- Paris. Le roman décrit alors le milieu de la haute bourgeoisie parisienne jusqu’à ce que l’action rebondisse de façon étonnante. Etienne, à moitié fou, a tué sa mère de plusieurs coups de pistolet ! Que s’est-il passé ? Bernan père, en politique avisé, essaie d’éteindre les feux de cette mauvaise affaire. A l’instar des Mystères de Paris d’Eugène Sue et dans la tradition du roman populaire, on perçoit que c’est l’envers du décor que Kessel veut commencer à dévoiler : le poids du corps social l’emportant sur les figures individuelles. Ce que découvre Richard lors de l’affaire Bernan est effrayant : la mère d’Etienne - par perversion - couche avec des mineurs. Son frère Daniel fait partie de ses amants réguliers.  On va comprendre que chez les bourgeois l’utilitarisme et la corruption sont la norme ; chez les aristocrates, le mépris et le goût décadent priment sur toute autre valeur (La Tersée goûte à l’opium, puis à l’héroïne, et s’enferme dans le piège des paradis artificiels) ;  chez le peuple, l’avidité du gain est la seule loi. Au début des années 20, les mœurs se libèrent formidablement. Au bar-boite de nuit du Colombo que fréquente Richard toute cette comédie humaine finit par communier. Dans le vice.  L’âme de Richard, emportée dans le tourbillon du temps, manque être souillée définitivement plusieurs fois. Le jeune homme est de moins en moins pur.

 

         Puis dans les tomes 3 et 4, Les lauriers roses et L’homme de plâtre, l’intrigue prend une nouvelle tournure. On pourrait dire qu’elle se spiritualise. Le débat devient moral. Plus les années passent et  plus les questions existentielles prévalent. Nous sommes passés de l’ivresse de la jeunesse – qu’allons-faire ? – aux doutes de l’âge adulte – que vais-je laisser ? Richard, en Ulysse moderne, vogue sur la grande mer de la vie et doit en affronter tous les dangers. Subir tous les drames. Par manque de confiance, par jalousie, parce qu’il se sent trop oppressé, le jeune frère Daniel met fin à ses jours en appelant Richard à son secours. Ce dernier arrive trop tard. Richard et Daniel : le fort et le fragile, la beauté bestiale et la beauté gracile.  Cain a tué Abel. Ils étaient frères mais n’étaient pas faits du même bois. Richard en conçoit un remords éternel. L’ange Daniel monte au ciel tandis que Richard le dionysiaque, incapable de refréner ses désirs, est condamné à vivre.  La malédiction touche ceux qui restent, ceux qui sont forcés  de vivre dans les affres d’un salut qui ne vient pas. Le roman interroge les méandres d’une âme perdue. Ni grâce nécessaire, ni grâce suffisante, nous sommes bel et bien au XXème siècle. Aucune transcendance n’existe plus. Richard ne sait plus à qui se rattacher. Comme le dit Kessel : « ainsi fut scellé le premier sceau de l’âge et se ferma la première porte de fer ».  La vie est un voyage vers l’enfer.

 

         Kessel le sait. Le principe de la saga oblige à un rebondissement permanent. Richard ne pouvait rester ainsi, au fond du trou, prisonnier d’une femme pervertie et dépendante des drogues, rongé et miné par le doute. Cette femme, c’est Dominique. Figure mineure au début du roman, elle est l’archétype de la jeune fille pure et touchante qui va être immolée sur l’autel de la corruption. La jeune Dominique qui aspire à jouer au théâtre deviendra Gloria, une cocotte qui sévit dans les salles de jeux, aux courses et dans les bars. Son personnage est inspiré de Sonia,  la propre maîtresse de Kessel. Le lecteur, tout comme Richard, oscille pour elle entre attirance et répulsion. Soudain, suite à une énième dispute entre Dominique et Richard, Dalleau a un brutal accident de la route. Le voici paralysé ! Richard pense mourir. Son ami La Tersée a brûlé sous ses yeux. La moelle épinière de Richard est touchée. Il est contraint à la paralysie, il porte un corset.  Dominique quitte tout pour n’être qu’auprès de lui. Son sacrifice est sincère. Les forces de vie reviennent par l’expérience des gouffres. L’homme énergique qu’est Richard, l’homme de foi aussi qu’il devient va se relever. C’est sous un jour nouveau, alors qu’il a fait « le tour du malheur » (perte de son père, de ses illusions, de l’innocence, au profit des compromissions et du vice), alors qu’il a tout eu et tout perdu (l’argent, la gloire, l’’amitié et l’amour)  qu’il peut ressusciter. Ceint dans les bras de sa mère, comme prêt à une nouvelle naissance, Richard fait le constat que sa vie ne fut que cendres. Il se promet  - autant que faire se peut- d’être un homme bon.

 

         Plus qu’une simple saga, l’ambition du Tour du malheur est d’être un roman total, c’est-à-dire un récit qui incarne l’esprit de son temps. Ce grand roman qui se lit d’un trait peut rivaliser sans complexe avec Jean-Christophe de Romain Roland, Jean Barrois de Roger Martin du Gard  ou Les hommes de bonne volonté de Jules Romains, ces grandes fresques où des hommes extirpent de leur confrontation à  l’Histoire la matière de leur destinée.

         C’est d’abord une histoire des comportements et de mentalités  que Kessel a su saisir et qu’il présente dans le portrait d’une jeunesse brisée. Pour ceux qui seront rescapés de la boucherie de 14, rien ne sera plus comme avant : la guerre a révolutionné les esprits. L’énergie de l’écriture de Kessel épouse et retranscrit on ne peut mieux l’appétit de vivre de cette classe sacrifiée. Le tourbillon de femmes, de jeu, d’alcool, de drogues, d’orgies en tous genres auxquels succombe Richard en témoignent formidablement.

 

         Mais en opposition, Le Tour du malheur présente aussi toute la pesanteur d’un monde figé, hiérarchisé, fossilisé. Rien n’a changé. C’est toujours la société qui est la plus forte et ses rouages broient les individus. Perdurent les passe-droits des puissants (l’affaire Bernan, le député Paillandet), la violence du ressentiment des parvenus (Fiersi le fielleux), la désinvolture des aristocrates (La Tersée), la candeur des pauvres et la vertu des personnages moraux (Sophie et Anselme, parents de Richard, Gérard Lambert l’ami, Dominique à la fin du roman). Véritable comédie humaine qui n’épargne personne, Le Tour du malheur  est un magnifique portrait des lois qui gouvernent la société. Un roman sur le pouvoir en fait.

         Il est intéressant à ce titre que Richard soit avocat. Lui qui croit défendre des causes justes se retrouve vite prisonnier de combinazone. Dès qu’on entre en société, on signe son aveu d’impuissance et on doit faire allégeance aux riches, semble nous dire Kessel. Pas une seule belle âme qui n’y résiste.

         Roman sur les femmes aussi, autre monde hiérarchisé à l’intérieur d’un monde normé. Autour de Richard, c’est un ballet :  Sylvie, l’initiatrice, la femme mal mariée ; Christiane, l’âme pure à qui Richard fera tant de mal (elle sera contrainte d’avorter de leur enfant) ; Lucienne, la dévouée ;  Geneviève, la perverse, sœur d’Etienne et qui devient l’amante de Daniel juste pour faire enrager Richard, enfin Dominique, ancienne demi-mondaine dont on monnaie les faveurs, revenue de tout et surtout d’une forte addiction à la drogue. Elle possède toute la séduction de la déchéance. Sincère mais déjà pervertie, personnage romantique, c’est-à-dire contradictoire, étoile noire, Dominique est le parfait pendant de Richard.

         Enfin Le tour du malheur est une grande œuvre morale, comme il en est des œuvres d’édification chrétienne car le propos de Kessel vise à réfléchir sur les fins dernières. Ses personnages brûlent. Comme chez Zola et Balzac, le monstre social les broie (la guerre, l’ambition – et il n’est qu’à Paris qu’elle est possible-, l’argent encore et toujours). Mais comme chez Dostoïevski (il en est question souvent) les personnages s’interrogent sur la faiblesse de leur âme face à l’incandescence de leur désir. Exister pourquoi ? Et puis comment ? Est-ce que « tout est permis » ? Richard suit tout un parcours d’initiation spirituel. La vie est une grande crise que seul nourrit le doute. Pour Kessel, il n’y a que l’espoir qui puisse nous sauver. Une grande scène de rédemption finale clôt le roman. Quand tout est gâché, flétri, perdu, il demeure encore la lumière du bien.

 

         L’œuvre de Kessel est un eldorado de lectures. Purger les passions, entrer de plain-pied dans le monde vibrant de l’après-guerre, se passionner pour des personnages à qui le romancier donne vie, chair et souffle, toutes les ambitions de la saga sont là, réunies. Le lecteur, passionné d’histoires, avide de portraits, scrutateur des mœurs, guetteur métaphysique d’un sens, y trouvera  son compte. Particulièrement dans le Tour du malheur, son œuvre la plus imposante.  Le miracle des gros livres est qu’ils ne pèsent pas. 1600 pages en un souffle.

 

 

 

Chers lecteurs des ensablés, m’étant attelé à la lecture du Tour du malheur, j’ai rencontré un spécialiste de Kessel qui tient une librairie hors-norme entièrement consacrée à l’œuvre de Gary et Kessel, deux monstres du XXème siècle. Rencontre avec un homme-livre  dans un lieu atypique, vrai petit coin de paradis parisien pour lecteurs passionnés. Un grand merci à M. Bouccara d’avoir répondu si gentiment à nos questions et de nous avoir éclairés sur ce beau roman.

 

 

Hubert Bouccara dans la librairie

 

DG. Pour vous Le Tour du malheur est le grand roman de Kessel, pourquoi ?

 

H.B. Le Tour du malheur est l'œuvre majeure de Joseph Kessel. Il n'y renie pas l'aventure, qui est dans une autre dimension, dans le quotidien de nos vies, elle naît de nos ambitions, elle se confronte à nos morales et se plante sur le socle de notre éducation ou de son absence et de nos familles. Dans la courte préface du premier volume, l'auteur nous dit qu'il a porté ce projet durant vingt ans. L'amitié est le maître mot de l'ouvrage, l'amitié entre hommes. Elle domine, vainc tout, emporte les plus solides barrières morales qui doivent s'accommoder des appétits et des égoïsmes. L'aventurier se pose des questions au travers de son personnage, Richard Dalleau, et c'est finalement du sens de la vie qu'il s'agit, du sens d'une vie à vivre. L'action de cette saga se situe entre 1915 et 1925, le champ couvert par Kessel au niveau de ses personnages est intéressant en ce qu'il recoupe peu le milieu artistique et littéraire, situant certainement ainsi assez bien le Kessel de cette époque.

 

D.G. Kessel oscille toujours dans ses romans  entre fiction et réalité. Comment compose-t-il ses romans ? De qui s’inspire-t-il  particulièrement dans Le Tour du malheur?

 

H.B. Kessel est avant tout un grand reporter, donc grand reportage, d’un reportage il en fait un « roman », pas une fiction, un roman vécu, il peut changer les noms des personnes, maisun lecteur avisé comprendra vite qui est qui.

Dans Le Tour du malheur, c’est lui, c’est Henri Torrès, le grand avocat du moment, c’est ses frères, sa famille, sa (ses) maitresses, ses amis, tout le monde y est, pas forcément avec tendresse, ni complaisance.

 

D.G. Quel est pour vous  le grand thème de cette histoire : la guerre, l’amitié, l’ambition, les illusions perdues ?

 

H.B. C’est exactement tout ceci réuni !

 

D.G. Il  y a des scènes très dures dans le roman. Sur la drogue, la passion du jeu, les femmes par exemple.  Sont-elles réalistes ?

 

H.B. En effet, tout est vrai, la drogue, le jeu, les femmes. Il découvrit l’univers du jeu à la fin de la 1ème guerre mondiale alors qu’il traversait l’Atlantique sur un bateau de la marine américaine, destination New York, puis la Californie. La drogue, l’opium, c’était dans ce que l’on nommait « les années folles » entre les deux guerres, il était proche de Jean Cocteau, ils allèrent dans des fumeries à Paris ou ailleurs. Les femmes, Kessel les aimait… toutes ou presque… dans la vraie il y avait Sonia qui fut sa maitresse presque tout au long de sa vie, on la retrouve dans Le Tour du malheur, c’est Dominique.

 

D.G. Vous êtes un spécialiste de Kessel et consacrez une partie de votre librairie à son œuvre. Pourquoi est-il resté pour vous encore aujourd’hui « un grand de la littérature » ?

 

Kessel et Gary sont les piliers de ma librairie, je travaille dessus depuis une trentaine d’années, je pense connaitre ces auteurs sur le bout des doigts. Je sers de « conseiller » pour de nombreuses personnes sur place ou sur les « réseaux sociaux » où je publie des analyses de livres. Kessel est un « témoin parmi les hommes », il a traversé le 20ème siècle avec ses écrits, romans, faux romans et surtout ses innombrables reportages, dont le tout 1èer est de 1919, intitulé « Sous l’Arc de Triomphe », il avait alors 21 ans. Il a couvert les plus importants évènements du 20ème siècle, les grands procès de l’histoire. Il restera une référence pour tous les « apprentis »  journalistes, lui et Albert Londres !