Les Ensablés - Les chroniques de Denis Gombert. Maria Chapdelaine, un cas éditorial: de l'oubli au succès et du succès à l'oubli

Les ensablés - 10.02.2013

Livre - Gombert - Hémon - Chapdelaine


Chers amis, je viens vous parler aujourd’hui d’un cas singulier de l’histoire littéraire, celui de Maria Chapdelaine qui obtint un immense succès lors de sa publication en France dans les années 20 mais qui a disparu, au fil des décennies, du registre des œuvres majeures. Retour sur un épisode fameux de l’histoire de l’édition française qui lève un voile sur les secrets de fabrication d’un succès. Au détriment de l’œuvre ?  

Par Denis Gombert 

 

      

Maria Chapdelaine paraît pour la première fois en feuilleton dans le journal Le Temps au Canada français en 1913.  Il s’agit d’un beau roman, à la croisée du récit élégiaque et drame sentimental. L’histoire en est simple. Près des rives du lac Saint-Jean, une jeune femme, Maria Chapdelaine, paysanne « à l’expression patiente et tranquille » est courtisée par trois hommes : Eutrope Gagneron, un paysan attaché à sa terre et à sa culture, Lorenzo Surprenant qui nouvellement émigré aux Etats-Unis est ébaudi par les progrès de la ville et François Paradis, tantôt bucheron, tantôt ouvrier, esprit libre et gentiment frondeur, travaillant des mois entiers en plein nature auprès des Indiens. C’est François que Maria préfère, lui dont elle attend patiemment le retour à Noël, lui qui fait monter en elle « la griserie de l’amour ».  Malheureusement, alors qu’il revenait vers elle, François est surpris par une tempête de neige. Il luttera jusqu’au bout contre les éléments mais périra pétrifié de froid.  Maria épousera le sage Eutrope, l’humble paysan qui a « toujours travaillé fort » et connaît le prix de l’arpent de terre  mais Maria  gardera toujours au cœur le souvenir de François, de cette ivresse amoureuse qui vint un jour de printemps la réchauffer : « l’amour, le vrai amour avait passé près d’elle… Une grande flamme chaude et claire qui s’était éloignée pour ne plus revenir ».

 

Le beau roman de Hémon (voir également ici) échappe à toute mièvrerie et à tout sentimentalisme gratuit contrairement à ce que pourrait faire croire son résumé factuel. En réalité, il s’agit d’un roman qui chante subtilement la langue de l’amour à la terre mêlée. Sans que l’on s’en aperçoive,  Hémon conduit notre lecture sur un double rythme. Dans un tempo hypnotique et lent d’abord, à l’image du long hiver encerclant les hommes dans sa blancheur, belle et trompeuse, puisque la mort y réside. Tout n’y est qu’ordre immuable: le pas des bêtes, les messes de village, l’attente de la fonte des neiges. On se plait à épouser ce rythme-là, à s’y couler, comme on aurait plaisir à goûter les joies d’une vie simple. Mais si la terre est immense, le travail récompensé, les heures maîtrisées, les cœurs, eux, bouillonnent. Cet autre rythme, celui des passions, imprime une autre cadence au texte, nettement plus enlevée. La beauté de la nature n’y peut rien, tout désordre vient de l’intérieur. Du cœur. 

 

Maria Chapdelaine est un roman trompeur, faussement sage, qui nous retient par la simplicité de sa grâce poétique. En apparence, conte moralisateur jouant son rôle de promotion des  valeurs de la terre, il est aussi un précis enfiévré sur les attentes  déçues de l’âme humaine. De ce subtil mélange des contraires est né ce beau roman.

 

Michèle Morgan, Maria Chapdelaine

 

Ensablé avant l’heure, Maria Chapdelaine était promis à un succès restreint car après sa parution en feuilleton il ne bénéficiera que d’une seule publication  canadienne en 1916. En réalité, le phénomène Maria Chapdelaine n’existera que par la volonté de son éditeur, un certain Bernard Grasset, qui choisit de mettre le titre en avant pour sa toute nouvelle collection « les Cahiers verts ». Nous sommes en 1921, huit ans après la parution du roman en feuilleton. Le roman n’a eu qu’un succès d’estime mais il va littéralement et littérairement renaître sous l’impulsion de son nouvel éditeur. Grasset, nouveau venu sur la scène de l’édition, déniche ce petit bijou de roman et en achète les droits qu’il ravit à Payot. Décidé à faire « un coup », il reprend à son compte en les amplifiant des nouvelles méthodes d’attraction et de vente déjà pratiquées par Charpentier ou Flammarion. Cette méthode à un nom désormais bien connu: la publicité. Afin de transformer une œuvre assez confidentielle qui n’a touché pour l’heure que le public du Canada Français en une gigantesque machine littéraire, Grasset emploie les grands moyens.

 

Voici les cartes qu’il a en main et qu’il est bien décider d’abattre : un texte parfait et un auteur sur lequel plane une aura mystérieuse. Chroniqueur sportif, nouvelliste, traducteur, romancier, voyageur, Hémon au grand appétit de livres et de vie est mort prématurément dans un accident de train dans le grand ouest du Canada où il vivait depuis deux ans. Grasset décide d’exploiter au mieux toutes ces composantes. Une stratégie est mise au point.  Le roman de Hémon sera le fleuron de sa nouvelle collection qui porte pour nom « les Cahiers verts ». Le livre du prodige inconnu profite d’une grosse mise en place (il s’agit du nombre d’ouvrages tirés en première impression), un nombre considérable de livres sont offerts gratuitement (du jamais vu !), un service de presse conséquent alerte les journalistes sur le phénomène Hémon ; dès son lancement, des encarts publicitaires sont achetés dans les colonnes des journaux qui répercutent (en les gonflant) les chiffres de vente. « 175 000 exemplaires vendus en France en l’espace de sept mois. L’éloge de ce roman n’est plus à faire. Il a passionné la France entière et l’Académie (…) Maria Chapdelaine mériterait de prendre place à côté des chefs d’œuvre immortels de notre pays », clame sans vergogne la publicité. Grasset, ne doutant de rien, sollicitera même le président de la République, Raymond Poincaré, qui rédigera une lettre de 4 pages, faisant l’éloge du roman.

 

 

Le roman sera un très grand succès public et bénéficiera de nombreuses rééditions. Mais surtout, fort de ce succès, Grasset est désormais lancé. Il signera dans la foulée  des auteurs qui vont s’imposer de manière éloquente dans le paysage littéraire, les fameux 4 M, à savoir Mauriac, Maurois, Montherlant et Morand dont le « transfert » des éditions Gallimard à Grasset est également orchestré avec force publicités. Durant l’entre-deux guerres et jusqu’à l’après-guerre, Maria Chapdelaine continue de s’imposer. Il sera adapté à l’écran par Julien Duvivier en 1934 (avec Madeleine Renaud dans le rôle Maria de et Jean Gabin dans celui de François) et par Marc Allégret en 1950. Cependant, comme  épuisé par tant de sollicitudes médiatiques, Maria Chapdelaine  est retombé dans un relatif oubli en France. Passé de mode, dira-t-on. Heureusement, il demeure au Québec, par un juste retour des choses, un classique qui tient le  rôle de grand roman national sans qu’on sache parfois qu’il fut écrit par un écrivain français. La boucle ironique est bouclée.

 

Denis Gombert - Février 2013




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